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« Je ne suis pas très optimiste, ni pour mes chères langues anciennes, ni pour la française d’ailleurs, ni pour les humanités en général et, pis, guère plus pour l’avenir de notre civilisation. S’il n’y a pas de sursaut, nous allons vers une catastrophe et nous entrons dans une ère de barbarie. Il y a un désintérêt et même un dédain pour la Raison et les Lumières. » – Jacqueline de Romilly, entretien donné au Point, janvier 2007.

« Au départ, on n’a pas les mêmes chances et on n’est pas tous égaux devant l’apprentissage et les enseignants le savent parfaitement. Il n’y a qu’au cinéma dans Mad Max que le héros vient à bout de tout avec un bras en moins. » – Jean-Paul Brighelli, La Fabrique du crétin, Jean-Claude Gawsewitch Éditeur, 2005.

« À quoi sert d’être cultivé ? À habiter des époques révolues et des villes où l’on a jamais mis les pieds. À vivre les tragédies qui vous ont épargné, mais aussi les bonheurs auxquels vous n’avez pas eu droit. À parcourir tout le clavier des émotions humaines, à vous éprendre et vous déprendre. À vous procurer la baguette magique de l’ubiquité. Plus que tout, à vous consoler de n’avoir qu’une vie à vivre. Avec, peut-être, cette chance supplémentaire de devenir un peu moins bête, et en tout cas un peu moins sommaire. » – Mona Ozouf, La Cause des livres, Gallimard, 2011.

 

Je suis nostalgique d’une époque que je n’ai pas connue et qui n’a sans doute jamais existé. Une époque imaginée que je regrette après avoir achevé le dernier essai de Dimitri Casali, La lente montée de l’ignorance[1], un essai que tous les candidats à l’élection présidentielle auraient dû lire, pour lesquels les questions d’éducation et de laïcité sont au mieux mineures (très loin derrière des préoccupations d’ordre socio-économiques à la petite semaine), au pire polémiques (mais sans polémistes, à grands renforts d’insultes, de dénigrements, de bassesses, de mensonges et de manipulations, faute d’avoir des arguments fondés et raisonnables). L’essai de Casali montrent que ces questions sont au contraire prioritaires ; elles conditionnent la réussite de toute autre réforme. L’auteur prolifique de L’Histoire de France interdite[2] ou de Désintégration française[3] s’inscrit ici dans une lignée de ce qu’il est convenu d’appeler « lanceurs d’alerte[4] », qui, au prix d’un silence médiatique ou de bordées d’injures allant de réac à fasciste, sonnent ce qui risque de devenir le glas de la démocratie française si nous poursuivons notre fuite en avant hédonisto-consumériste (avec son miroir inversé religieux intégriste).

« L’essayiste ne peut que constater avec désolation et colère que c’est l’école républicaine qui est à bien des égards largement responsable de la montée de l’ignorance en France ».

S’attachant d’abord à définir l’ignorance et à mettre en lumière sa progression à tous les niveaux de la société, à l’école bien entendu, mais aussi en politique (entre les sorties sarkoziennes sur La princesse de Clèves citées par l’auteur ou l’inénarrable Macron parlant sans complexe de la Guyane comme étant une île…[5]), Dimitri Casali offre parallèlement une véritable déclaration d’amour à la langue française et à la culture classique, sans ignorer pour autant les cultures dites populaires, celles qui passent quand Homère, Racine, Bach et Géricault resteront. L’essayiste ne peut que constater avec désolation et colère que c’est l’école républicaine qui est à bien des égards largement responsable de la montée de l’ignorance en France, sous l’impulsion des pédagogos et autres sectateurs de la bêtise bourdivine. Les politiciens ne sont pas en reste, ayant suivi les sus-nommés par idéologie ou par cynisme.

Le désastre scolaire

Il est facile de qualifier Casali de déclinologue ou de réac. Le problème est que son constat est réel, chiffré, qualifié. Le problème est que tous les classements nationaux (les propres évaluations du Ministère de l’Éducation nationale![6]) et internationaux (la France a chutée de la dixième à la vingt-septième place du classement PISA en moins de vingt ans!) le montrent. Dans le monde professionnel, les « coachs » en orthographe deviennent légion pour venir au secours d’entrepreneurs catastrophés par des collaborateurs ne maitrisant pas l’orthographe ni la syntaxe élémentaires ! Pour vérifier cela, il suffit d’aller dans un lycée et de constater : les élèves, censés maîtriser la langue et le calcul à la sortie du collège, ne les maîtrisent que partiellement, quand ce n’est pas du tout. Idem pour les grandes phases, les grands personnages et les grandes dates de l’Histoire de France, de l’Europe et, dans une moindre mesure, du monde. Ne parlons pas de la géographie ! Et encore moins des sciences dures (chimie, physique…).

« Quand il n’y a plus le secours des mots ni des références culturelles, il ne reste que la violence. La montée de la violence dans la société accompagne celle de l’ignorance ».

La progression de l’ignorance se traduit dans le comportement des élèves, de moins en moins bien éduqués, très susceptibles quant à leurs droits et au respect qui leur est dû, mais inconscients des autres et ignorants l’essentiel de leurs devoirs. Ou ne comprenant pas pourquoi ils ont des devoirs. Incapables de concentration prolongée, ils sont dans l’immédiateté, la dérision, le dilettantisme permanent. Les élèves ne discutent plus entre eux, ils s’apostrophent ; ils ne jouent plus, ils se « chambrent » sur les réseaux dits sociaux, avec parfois les conséquences dramatiques que l’on sait. Ils n’en sont pas responsables, mais ce sont eux qui vont en payer le prix fort. Le nivellement par le bas, le refus d’admettre que tous n’ont pas les mêmes capacités intellectuelles ou physiques, le refus de la hiérarchie et de l’autorité conduisent inéluctablement au déclin de la fraternité. Quand il n’y a plus le secours des mots ni des références culturelles, il ne reste que la violence. La montée de la violence dans la société accompagne celle de l’ignorance.

La recrudescence de l’ignorance au détriment du savoir et des sciences, et plus que tout au détriment de l’intelligence, se constate ailleurs dans le monde. Ainsi, Dimitri Casali décrit le paradoxe américain, grand pays scientifique à forte proportion de créationnistes, ou développe la situation du monde arabo-musulman en s’intéressant particulièrement aux vingt-deux pays composant la Ligue arabe, sclérosé par le poids de la religion islamique et de la tradition. Puis Casali interroge : Internet nous rend-il plus cons ? Il semble acquis que cet outil nuise à la concentration. À l’heure où nos gosses passent l’essentiel de leurs journées vissés sur leur téléphone pseudo-intelligent, Casali démontre en quoi Internet est un outil formidable, mais pour toute personne ayant déjà une instruction, une capacité à hiérarchiser et organiser ses idées, à savoir quoi et où chercher, c’est-à-dire à éviter les pièges publicitaires ou idéologiques distillés à grands coups d’algorithmes. Pour une personne encore en formation, Internet mal utilisé constitue assurément un risque sérieux de connerie aggravée. À bon entendeur…

Comme le disait un vieux dégueulasse[7], « il n’y a que trois façons de s’en sortir : se saouler, se flinguer ou rire ».

Liens et sources :

[1]Dimitri Casali, La lente montée de l’ignorance, First Éditions, mars 2017.

[2]Dimitri Casali, L’Histoire de France interdite, JC Lattès, 2012

[3]Dimitri Casali, Désintégration française. Pourquoi notre pays renie son histoire et nos enfants perdent leurs repères, JC Lattès, 2016

[4]Deux exemples chroniqués par votre serviteur : Alain Bentolila, Pourquoi sommes-nous devenus aussi cons ?, First Éditions, 2014 ; Philippe Nemo, La régression intellectuelle de la France, Texquis, 2011.

[5]Ce qui devrait le disqualifier d’office pour toute élection ou tout poste à responsabilité. Rien de plus dangereux qu’un ignare au pouvoir (et que dire d’un prétendant au poste suprême qui ne connait même pas la géographie de son propre pays qu’il aspire à diriger et à représenter ? Lamentable!).

[6]Cf Casali, op. cit., « Perte des connaissances : réalité ou fantasme ? », pp. 56-71.

[7]Charles Bukowski.

Le Librairtaire

Le Librairtaire

Historien de formation, Le Librairtaire vit à Cordicopolis. Bibliophage bibliophile, amateur de caves à cigares et à vins. http://librairtaire.fr/wordpress/