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Le thème d’un retour à l’âge d’or est présent dans toutes les civilisations. Olivier Valsecchi, jeune photographe de Toulouse, participe quant à lui à ce retour symbolique par diverses expositions où il exalte la nudité.

On retrouve dans son œuvre comme une aspiration à l’ « adamique » et au primordial. A la manière d’un R.W.B. Lewis qui éprouvait une nostalgie similaire lorsqu’il proclamait : « Si je vénère une chose plus qu’une autre, ce sera l’étendue de mon propre corps », ou « je suis divin, au-dedans et au-dehors, et je me rends sacré quoi que je touche. »

Effectivement dans l’œuvre de cet artiste photographe tout concourt à un nouveau commencement, à l’exaltation d’une innocence «adamique » et à une plénitude béatifique qui précède l’histoire. Dans sa série « Dust », Olivier Valsecchi va être encore plus explicite, lorsqu’il photographie des modèles recouverts de cendres.

Il montre, en effet, des corps à vif qui subissent des contorsions les plus invraisemblables comme pour échapper à l’emprise envahissante de cette poussière de cendre qui colle à leur peau. Car tout laisse penser que celle-ci est censée symboliser le péché, la mort de l’être. C’est pourquoi l’artiste tente de retrouver l’innocence primitive, la condition d’Adam avant la chute. D’où ces clichés où l’on voit l’homme se débattre pour se libérer de ce fléau des origines.

Dieu avait dit en chassant l’homme du Paradis terrestre, après le péché originel : « jusqu’à ce que tu retournes à la terre, parce que c’est d’elle que tu as été prise. Car tu es poussière et tu retourneras en poussière. » (Gn 3, 19). Depuis l’antiquité d’ailleurs, la cendre a toujours été associée au deuil et à la pénitence. Chez les Chrétiens, pour entrer en Carême, le jour du mercredi des cendres marque une étape importante. Les fidèles se rendent à l’église où le prêtre leur fait une croix sur le front avec de la cendre pour évoquer à la fois le péché et la fragilité de leur condition humaine.

Mais particularité étonnante chez Valsecchi : l’homme qu’il nous montre ne semble pas se résigner et adopter une attitude de contrition. Bien au contraire puisque sa démarche prendrait davantage la posture d’une révolte empreinte d’une forte connotation festive. Rien ne saurait, en effet, arrêter l’homme de Valsecchi dans sa quête presque « insensée » du Paradis perdu. Ainsi cette irrésistible volonté de réintégrer l’état identique d’avant la chute s’apparente aussi à une danse rituelle.

Et comme par effet d’enchantement l’on assiste alors à une sorte de fête, à une chorégraphie qui prend une dimension sacrée. Retrouver le monde frais et pur tel qu’il était in illo tempore.

Par ailleurs le fait de mettre en scène des personnes nues participe pleinement à cette démarche. A l’image du premier Adam qui était nu dans le Paradis sans éprouver de honte.

Le nudisme est un trait majeur de ce retour mythique. Mircea Eliade avait relevé la renaissance de ces comportements chez l’homme moderne alors même qu’il se définit comme areligieux. « Ainsi dans le nudisme ou dans les mouvements pour la liberté sexuelle absolue, idéologies où l’on peut déchiffrer les traces de la « nostalgie du Paradis », le désir de réintégrer l’état identique d’avant la chute, lorsque le péché n’existait pas et qu’il n’y avait pas de rupture entre les béatitudes de la chair et la conscience. » (Le Sacré et le Profane de Mircea Eliade, Gallimard, coll. Folio essais, 1965, p.176)

A cet égard il n’est pas étonnant de découvrir dans les travaux photographiques de ce jeune artiste des scènes identiques pérennisant les actions et gestes de l’homme areligieux de nos jours.

En réalité toute son œuvre ne cesse de magnifier les corps nus. Et l’artiste se revendique volontiers lui-même comme l’héritier des grands maîtres qui l’ont précédés. « Dans mon travail, il y évidemment l’influence de Caravage ou de Rembrandt, leur manière d’appréhender la lumière. Je cherche à me rapprocher de cette peinture classique tout en proposant quelque chose qui n’a jamais été fait. Ma photographie restera car elle est intemporelle. »

A propos de son travail, on a évoqué un « lyrisme baroquisant ». Et un spectateur déclare même : « on dirait des photos de statues ». Effectivement dans ce travail photographique, on ressent nettement la volonté de traverser le temps et l’espace pour transcender notre monde en jouant sur des formes immuables et intemporelles. Dans ce contexte le nu permet une parfaite transition ou transposition.

Il y a un rappel évident aussi de la nudité baptismale avec l’absence des vêtements,c’est-à-dire l’absence de l’usure. Parfois l’artiste, comme pour nous revivifier, simule une descente « symbolique » aux Enfers.

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Ici dans cette photo, l’homme adopte une position fœtale et semble plongé dans un profond sommeil. Il effectue une traversée en lui-même et peut-être aussi dans un au-delà possible. Cela pourrait rappeler symboliquement l’activité du chaman. En effet cet intercesseur à la fois voyant et guérisseur entre en relation avec les esprits et les forces du monde invisible. Il descend aux Enfers pour rechercher et ramener l’âme du malade qui a été ravie par les démons.

A l’image d’Orphée qui entreprend également une descente aux Enfers pour ramener son épouse Eurydice. Et bien évidemment un tel passage initiatique qui conduit de la mort à la résurrection fait penser aussi au Christ ! A l’évidence Olivier Valsecchi se comporte comme un chaman. Son œuvre ne conduirait pas seulement à répéter une initiation vers une pureté mythique mais aussi à sauver une âme, celle de l’homme ?

C’est pourquoi après Dust, l’artiste va approfondir son cheminement grâce à une autre série intitulée Klecksography, sculptures organiques présentant des corps agencés symétriquement.

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« Valsecchi s’inspire sur la forme des travaux du psychiatre suisse Hermann Rorschach qui utilisait comme outil de travail des images crées par des gouttes d’encre appliquées sur un papier par la suite plié en deux (…)… (et) celui-ci se proposait de déceler schizophrénie ou démence selon leur interprétation… » (www.opiomgallery.com)

Mais ce recours à la psychanalyse n’a rien d’étonnant car déjà Mircea Eliade y voyait une quête similaire avec le retour mythique des premiers temps. « De toutes les sciences de la vie, seule la psychanalyse aboutit à l’idée que les « commencements » de tout être humain sont béatifiques et constituent une sorte de Paradis, alors que les autres sciences de la vie insistent surtout sur la précarité et l’imperfection des commencements. » (Mircea Eliade « Aspects du mythe », Gallimard, 1963, p.201)

Certes « Valsecchi n’a pas cherché à faire une réplique des tests de Rorschach, il s’en est simplement servi comme point de départ pour ensuite réaliser des « sculptures humaines ».» (http://www.slate.fr/grand-format/tests-rorschah-corps-81019). Dans le but peut-être de retrouver un espace sacré pour l’homme en quête de religieux (au sens large) ou de transcendance comme semblerait le suggérer Olivier Valsecchi ? Pour y arriver, il va avoir besoin d’une orientation, d’un cadre et d’un lieu. A l’évidence un tel monde ne peut naître dans le « chaos ».

Ainsi tout ce qu’il va réaliser avec ses « sculptures humains » équivaudrait symboliquement à la création de ce Monde. Patiemment il y construira son propre espace sacré. Vivre dans l’ouverture, vers la transcendance ce n’est pas vivre dans le chaos et l’hétérogénéité et donc on comprend mieux ce besoin qu’il ressent d’une organisation comme la réplique de l’univers de référence (l’imago mundi).

Il accorde donc de l’importance aux formes géométriques, parfaites et symétriques qui assurent les bases d’un fondement exemplaire. En effet le monde profane est essentiellement hétérogène alors que le monde sacré est basé sur l’orientation et l’équilibre à l’image du cosmos. Olivier Valsecchi signifie ce monde à tel point que les « corps se déshumanisent et atteignent l’abstraction. L’auteur semble avoir représenté des statues dédiées à des rites d’une autre planète. » (Jean-Marc Lacabe – galerie Le Château d’Eau – exposition du 11/ 09 au 3/11/2013)

Ces corps participent à son nouveau monde comme des modèles ou des statues du nouveau temple qu’il veut édifier. Mais l’on peut également considérer que le photographe ait aussi l’intention de sacraliser ses modèles comme des dieux ou des êtres semi divins.

Et l’on comprend mieux pourquoi il s’ingénie à leur demander des poses de plus en plus sophistiquées comme s’il s’agissait de corps célestes.

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Effectivement par ces différentes postures, ils apparaissent comme sortis du temps historique pour devenir des êtres « mythiques ».

Et donc la nostalgie des « origines » qui a été abondamment développée par l’artiste devient en définitive une nostalgie essentiellement religieuse. L’homme désire retrouver la présence active des dieux. C’est pourquoi Olivier Valsecchi, tel un démiurge, va façonner sous nos yeux de nouveaux dieux pour vivre le plus près possible de cet âge d’or.

Christian Schmitt

http://www.espacetrevisse.com

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Olivier Valsecchi

Site internet de l’artiste : http://www.oliviervalsecchi.com/

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Christian Schmitt

Critique d'art. Auteur de "l'univers de J.L. Trévisse, artiste peintre" (ed. Lelivredart 2008) et de trois autres ouvrages sur les vitraux réalisés par des artistes contemporains aux ed. des Paraiges: Jean Cocteau (2012), Jacques Villon (2014) et Roger Bissière (2016). A retrouver sur : http://www.espacetrevisse.com