share on:

Chronique de l’essai de Jack Dion, Le mépris du peuple – Comment l’oligarchie a pris la société en otage, éditions Les Liens qui Libèrent, 2015, 152 pages.

Jack Dion, directeur adjoint de la rédaction de Marianne, est un homme en colère. Un homme de gauche en colère contre cette oligarchie qui méprise le peuple en confisquant la démocratie tout en en conservant les apparences. Dans son essai au style parfois pamphlétaire, Jack Dion énonce les six commandements de l’oligarque méprisant, avec justesse sur le fond souvent, mais une mauvaise foi quelque peu dérangeante sur la forme. En outre, il nous semble qu’il manque un septième commandement, le plus essentiel à nos yeux pour expliquer ce mépris du peuple.

Il faut être économe de son mépris, tant il y a de nécessiteux. – Chateaubriand

Le constat de Jack Dion est simple : la démocratie a été confisquée par une oligarchie composée d’énarques, de financiers, de grands patrons, de technocrates et de politiciens, tous issus du même milieu et formés dans les mêmes écoles, fréquentant les mêmes réseaux (Dion cite le club le Siècle, mais Philippe Nemo, qui n’est pas de gauche, pointe aussi l’influence sous-marine de la franc-maçonnerie dans son essai La France aveuglée par le socialisme[1]). Nous ne pouvons que le rejoindre sur le constat global, nous interrogeant nous-même sur une éventuelle fin programmée du suffrage universel[2].

Le peuple, victime des commandements

Le premier commandement énoncé par Jack Dion est « l’épuration politique tu subiras ». Constat sans appel, les ouvriers et employés sont sous représentés au parlement, tant en termes de nombre que de pourcentage représentatif de la population.

Le second commandement, « la secte du marché tu aduleras » est sans doute le plus visible : à longueur d’éditoriaux et de chroniques économiques, le TINA thatchérien[3] s’impose, de Libération au Figaro, en passant par les chaines de télévision et l’inénarrable « quotidien de référence » Le Monde, pour lequel tout ce qui dévie de la ligne a des relents nauséabonds au choix de populisme, fascisme, xénophobie, racisme, chauvinisme… voire rappelle les indispensables « heures les plus sombres de notre histoire », chères aux Harlem Désir à court d’argument.

« La souveraineté tu abdiqueras » constitue le quatrième commandement : c’est fait, petit à petit depuis le Traité de Rome (1957) jusqu’au néfaste Traité de Lisbonne (2009).

Troisième commandement, « les oligarques du CAC tu adoreras ». Le nouveau culte de la personnalité est pluriel et ne concerne plus le dictateur en place. Il faut aimer, révérer, célébrer nos grands capitaines d’industrie, créateurs d’emplois et de richesses. Qu’importe si la réalité est tout autre, qu’importe s’ils bradent le patrimoine industriel de la France (Péchiney, Alstom, Arcelor…) et s’ils demandent toujours plus d’efforts aux smicards, aux chômeurs et aux RSAistes – eux qui optimisent leur fiscalité à grands renforts d’avocats spécialisés (et hors de prix). Souvenez-vous du concert d’éloge reçu par Patrick Kron après avoir bradé Alstom à l’Américain General Electrics en empochant quelques millions au passage… Ces oligarques sont formés dans les mêmes cénacles que les politiciens. Nous les retrouvons dans toutes les instances prétendument indépendantes de contrôle comme la Cour des Comptes, pour ne citer que l’exemple le plus flagrant.

« La souveraineté tu abdiqueras » constitue le quatrième commandement : c’est fait, petit à petit depuis le Traité de Rome (1957) jusqu’au néfaste Traité de Lisbonne (2009). Désormais, la technocratie bruxelloise a le pouvoir de règlementer la composition du camembert, au mépris de toute culture, ou tradition, ou qualité, et au profit des industriels du secteur, au nom d’une concurrence libre et non-faussée totalement illusoire, qui n’a de libre et de non-faussée que le nom. Le plus vindicatif des défenseurs de cette concurrence libre et non-faussée, les États-Unis, est aussi le plus protectionniste en ce qui le concerne.

Face à ces constats, le peuple de la « France d’en bas » chère à Raffarin, celui qui n’appartient pas à ce que Coluche baptisait les « milieux autorisés », celui qui constate depuis la mort du Général que son bulletin de vote n’a pas d’impact, que « les promesses ne valent que pour ceux qui les croient » (Pasqua), finit par s’abstenir, voire, crime suprême, par voter pour le Front national – cette création de la gauche qui lui a échappée, tel un Frankenstein politique (voter à l’extrême gauche n’est pas condamnable au même titre que le vote d’extrême droite en France, aveuglement criminel lié à une Éducation nationale largement contrôlée par la gauche – qui ne pratique jamais l’autocritique qu’elle attend de ses adversaires[4]). C’est le cinquième commandement, « les mauvais électeurs tu condamneras » En échange de son mépris, l’oligarchie attend reconnaissance et mercis.

Le dernier commandement établi par Jack Dion, « la France tu maudiras » est le plus inquiétant. Dénigrer la France est devenu le lieu commun le plus tendance de l’oligarchie. La gauche résume la France à la colonisation et à Vichy. Coupable, forcément coupable, les Français doivent se repentir et accepter l’explosion de la Nation et du corps social en acceptant le communautarisme culturel et religieux, et l’ouverture à tous vents des frontières. La droite économique ne cesse de casser du sucre sur le dos du fameux modèle français. Trop cher, système de privilégiés… Il est nécessaire de faire des réformes (mais à condition qu’elles soient au détriment des pauvres et des travailleurs, pas de ceux qui les réclament à cor et à cri, qui les exigent même).

Des diverses conceptions du peuple, mais quel peuple ?

Tous ces commandements de l’oligarchie définis par Jack Dion ont une réalité. Mais le propos de Dion apparaît parfois trop caricatural, et cela dessert son propos. Dire par exemple que l’élite s’est jetée dans les bras de la collaboration en 1940[5], c’est oublier un peu vite que Léon Blum, élite s’il en est, a fait partie des 40 qui ont refusé les pleins pouvoirs à Pétain. Blum, Front populaire, difficile de le soupçonner d’être au service de l’oligarchie. C’est oublier aussi que Doriot, maire PCF de Saint-Denis, Darnand, petit entrepreneur de transports de Nice, Déat et consorts étaient, eux, d’authentiques produits de ce peuple dont Jack Dion regrette qu’on le méprise.

Être un patron ne fait pas de vous un salaud, pas plus qu’être ouvrier ou employé ne vous métamorphose en parangon de vertu robespierriste.

Si l’adage de Louis Chevalier, « classes laborieuses, classes dangereuses » ne doit pas être élevé en dogme, il n’était pas non plus sans fondements. Sans revenir à la Révolution – Dion compare Mélenchon à Saint-Just, sous sa plume un compliment, ce qui dénote une certaine idée du peuple qui peut légitimement en effrayer beaucoup – la classe ouvrière a connu certains épisodes violents et qu’il serait trop facile de réduire à l’oppression du patronat. Nous mettons ici le doigt sur les faiblesses de cet essai : le peuple, quel peuple ? Par ailleurs, la question de l’éducation, qui est sans doute la plus essentielle dans la question du mépris du peuple, n’est pas posée. Or, elle nous apparaît être le septième commandement oublié : le peuple tu abrutiras.

Le peuple n’est pas défini par Jack Dion. Nous comprenons à la lecture qu’il s’agit essentiellement du « petit peuple » industrieux, ouvriers, artisans, employés, chômeurs… Or, politiquement, le peuple représente l’ensemble des citoyens de la Nation. Être un patron ne fait pas de vous un salaud, pas plus qu’être ouvrier ou employé ne vous métamorphose en parangon de vertu robespierriste. Ceci étant posé, nous charrions quelque peu : Jack Dion dénonce, et démontre, la réalité du mépris des classes populaires avec force chiffres et exemples circonstanciés. Disons que Dion entend comme peuple ceux qui n’ont pas la maîtrise de l’argent, qu’ils soient travailleurs ou non, pauvres ou non. Entendu comme cela, son constat est accablant, et tout est effectivement fait pour faire taire ceux qui travaillent et enrichissent l’oligarchie comme ceux qui sont devenus inutiles avec la mise en concurrence de tout et tous avec tout et tout le monde. Décemment, l’oligarchie est obligée de maintenir les apparences de la démocratie, faute de quoi elle risque de rappeler « les heures les plus sombres de notre histoire », mais juste les apparences, il ne faut pas exagérer.

Un peuple utile n’est pas un peuple libre, et cela, l’oligarchie l’a bien compris.

Ceci nous amène à l’outil essentiel des « milieux autorisés » de l’oligarchie, l’éducation. Depuis 1968, mais surtout depuis la révolution néolibérale, l’école est vidée de sa substantifique moelle. L’école doit préparer au monde professionnel, à la vie active, au travail. Elle ne doit plus former des citoyens libres. Les Humanités sont abandonnées, supposées être un luxe inutile en période de crise… Le vrai mépris du peuple (et pas que des classes populaires) se situe là, et c’est ce que Jack Dion n’a pas vu, ou pas mis en exergue, s’attachant plus à démontrer et démonter les symptômes plutôt qu’à tenter un diagnostic incertain.

Un peuple utile n’est pas un peuple libre, et cela, l’oligarchie l’a bien compris. La gauche – comme pour le néolibéralisme en économie, c’est la gauche qui est à la manœuvre et la droite, trop contente d’avoir un couillon pour faire le sale boulot, se contente de suivre – a introduit petit à petit dans l’école républicaine les imbécillités de Bourdieu (qui a peut-être été mal compris, peut-être souhaitait-il l’élitisme pour tous ? Laissons-lui le bénéfice du doute, mais considérons que ses préceptes tels qu’ils ont été entendus et appliqués sont criminels), abaissant le niveau de manière drastique. À ce sujet, il faut lire l’ouvrage de François-Xavier Bellamy, très bel essai sans morgue ni invective, mais écrit avec passion et sincérité, Les déshérités ou l’urgence de transmettre[6]. L’éducation telle qu’elle se pratique aujourd’hui selon les directives ministérielles est une non-éducation ; ce n’est qu’une garderie géante – plus on les garde longtemps, plus ils mettront de temps à entrer dans la vie active et à venir accroître les chiffres d’un chômage endémique qui va devenir exponentiel pour développer les profits de ceux qui ne savent déjà plus quoi faire de leur argent. La gauche, idiot utile du grand capitalisme financier… Au contraire de Dion, qui en condamnant fermement les régimes communistes, se réfère plus qu’à son heure à l’utopie marxiste, nous préférons espérer le retour d’un capitalisme industriel fondé sur la réponse aux besoins de la société et sur une forme de paternalisme (je sais, c’est un gros mot) bienveillant – dans le sens de plus humain – comme fonctionnement. Cela pourrait permettre et la transmission des savoirs et celle des compétences, et sans doute aussi une lutte plus efficace contre les délocalisations. Ce type de fonctionnement, ni communiste, ni ultra-libéral, assis sur un vote démocratique aurait peut-être une chance de vivre dans la mondialisation. À condition de sortir des dogmes néolibéraux et du TINA. Et surtout, à condition de redonner à l’école et à la transmission tout son sens pour former des citoyens libres.

Comme le disait de Gaulle, « Le capitalisme n’est pas acceptable dans ses conséquences sociales. Il écrase les plus humbles. Il transforme l’Homme en loup pour l’Homme. Le collectivisme n’est pas davantage acceptable : il ôte aux gens le goût de se battre ; il en fait des moutons. Il faut trouver une troisième voie. ».

Cet essai mérite d’être versé au débat démocratique, mais il y a fort à parier qu’il ne le sera pas. S’il n’est pas tout simplement ignoré et passé sous silence, il sera dénigré comme « populiste » ou « irresponsable, » et son auteur n’aura que marginalement la possibilité de se défendre dans les médias « autorisés ». Si nous partageons avec Jack Dion le constat du mépris du peuple acté par la confiscation démocratique opérée par l’oligarchie définie plus haut, nous différons sensiblement dans l’analyse qu’il en fait. De notre point de vue, c’est l’éducation, les Humanités qui sont au cœur du problème. Si le Peuple veut reprendre en main son destin et faire fi du mépris de l’oligarchie, il devra impérativement retrouver l’héritage culturel qu’on a sciemment et sous l’impulsion de la gauche tabula rasa cessé de lui transmettre. Sinon, il restera l’idiot utile du néolibéralisme international, une masse de consommateurs idiots et égoïstes, égocentriques et individualistes, inaccessibles à toute forme de transcendance, mais qui par leur mini-révoltes spontanées donneront l’illusion de l’existence d’une opposition.

L’oligarchie aura alors beau jeu de réaffirmer les valeurs démocratiques face à la violence de la rue et à la montée des populismes.

[1]Philippe Nemo, La France aveuglée par le socialisme, Texquis, 2014, 312 pages, 24 euros.

[2]Philippe Rubempré, Vers une fin programmée du suffrage universel ?, Revue Le Nouveau Cénacle, 25 mars 2015.

[3]TINA : There Is No Alternative (Il n’y a pas d’alternative), ce qui signifie concrètement la mort de la démocratie puisque la démocratie implique le débat (le conflit civilisé) et le choix du peuple par le scrutin électoral libre. S’il n’y a pas d’alternative, pas de choix, pas de débat, pas de démocratie.

[4]Cf Philippe Nemo, op. Cit. I, chapitres III, VII et sq.

[5]« (…) l’élite avait sombré corps et biens dans la collaboration. », Jack Dion, Le mépris du peuple, op. Cit. p.18.

[6]François-Xavier Bellamy, Les déshérités ou l’urgence de transmettre, Plon, 2014, 207 pages, 17 euros.

Le Librairtaire

Le Librairtaire

Historien de formation, Le Librairtaire vit à Cordicopolis. Bibliophage bibliophile, amateur de caves à cigares et à vins. http://librairtaire.fr/wordpress/