Marcel Proust est à première vue un auteur fastidieux, difficile et peu accessible. Mais la lecture de la Recherche du temps perdu peut toujours être considérée comme une quête littéraire essentielle pour le lecteur d’aujourd’hui.

Il est à peu près certain que voir Marc Lévy caracoler en tête des ventes de livres n’incite guère à l’optimisme sur la lecture et – surtout – sur la qualité des livres lus dans les années 2000. Grâce à d’efficaces campagnes de marketing, les maisons d’édition ont permis à des auteurs insipides d’être massivement distribués pour sauver un secteur en perdition et, encore un signe des temps, force est de constater que même cette littérature « de seconde zone » est plus mauvaise que celle des siècles passés. Songeons ici à Dumas ou aux Mystères de Paris d’Eugène Sue que les contemporains élitistes lisaient du coin de l’œil, en dépit de leur indéniables qualités littéraires.

Qu’on nous permette cette digression car elle a du sens, et elle concerne Proust. Parce qu’en effet, à l’heure du zapping consumériste, du prêt-à-penser idéologique et de la promotion universelle de la bêtise pour abêtir la masse et l’inciter à n’être plus qu’un vulgaire utilisateur de sa carte de fidélité, se lancer dans la lecture de la Recherche relève chez certains du fantasme livresque résumé dans cette déclaration usuelle : « Je vais lire Proust, un jour ».

« Un homme qui dort, tient en cerce autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes ». Toujours ces rapports déterminants entre l’espace, la temporalité et la pluralité des univers possibles.

Cette assertion est révélatrice d’une conscience du danger de perdition inhérent à cette œuvre protéiforme, ignorée pendant la première moitié du XXème siècle et étudiée à présent dans les universités du monde entier, des Etats-Unis au Québec, en passant par la Corée du Sud, le Japon ou en Afrique. Ce « Je vais lire Proust, un jour » aboutit parfois à une lecture sans interruption ou alors saccadée car comme l’indiquait Roland Barthes dans Le Plaisir du texte : « Bonheur de lire Proust : d’une lecture à l’autre, on ne saute jamais les mêmes passages » ; mais il y a toujours un fil rouge paradoxal à suivre tout au long de cet océan de mots : le seul chemin à suivre, c’est celui de l’inconnu. La Recherche est une recréation intérieure, elle épouse une mémoire – celle du narrateur – qui sillonne les espaces jadis connus pour en livrer ses souvenirs grâce à une musique tantôt apaisante, souvent déconcertante.

Apprendre à se perdre dans la Recherche du temps perdu

Le narrateur écrit à la Fin de Du Côté de chez Swann (III) :

« Les lieux que nous avons connus n’appartiennent plus qu’au moment de l’espace où nous les situons pour plus de facilité. Ils n’étaient qu’une mince tranche au milieu d’impressions contigües qui formaient notre vie d’alors, le souvenir d’une certaine image n’est que le regret d’un certain instant ; et les maisons, les routes, les avenues, sont fugitives, hélas, comme les années ».

Ce passage est révélateur en ce qu’il exprime les liens fondamentaux qui structurent l’œuvre de Proust, le temps, la géographie, la mémoire et qui fait écho à la scène originelle du réveil à Combray: « Je me demandais quelle heure il pouvait être ; j’entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins éloigné, comme le chant d’un oiseau dans une forêt relevant les distances, me décrivait l’étendue de la campagne déserte où le voyageur se hâte vers la station prochaine » et, plus loin : « Un homme qui dort, tient en cerce autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes ». Toujours ces rapports déterminants entre l’espace, la temporalité et la pluralité des univers possibles.

Il y a peu d’espaces et encore moins de retour à la ligne, car comme un peintre qui peint sur l’ensemble de sa toile, Proust déploie son langage sur la totalité de la page.

Le livre commence par la désorientation et le lecteur perd d’emblée le fil narratif, il s’égare avec le narrateur dans les méandres de cette cathédrale intérieure qu’il va édifier page après page. La Recherche du temps perdu, plus que n’importe quel roman, apprend l’humilité. Dès les premiers paragraphes, il faut s’avouer vaincu et accepter une défaite : nous n’allons pas retrouver notre route de sitôt, mais nous allons suivre le parcours du héros à travers ses paysages recomposés, ses sensations et sa spatialité qui le conduiront à la révélation de l’Art. Il n’y a pas un début clair, une intrigue et une aventure, il faut s’y résoudre et s’égarer au sens propre (dans les villes imaginaires et le Paris du narrateur) et au sens symbolique (comprendre la sinuosité de la composition de ce monument). Bien plus qu’une oeuvre littéraire, La Recherche est aussi un livre de géographie, d’histoire, de géologie. Pour s’y retrouver, il faut explorer une à une les strates qui composent son Moi pour saisir les résurgences et finalement cette poétique du souvenir car comme Proust le notera dans son Cahier IV, il y a toujours « d’aimables poteaux indicateurs qui nous montrent que nous ne nous sommes pas trompés ».

Si la lecture de Proust est donc plus que jamais nécessaire en 2015, c’est parce qu’elle confronte le lecteur moderne à un livre qui est stricto sensu déroutant, qui invite à la patience et par conséquent à l’oubli de soi. A l’heure des GPS jusque dans nos poches et des toutologues cathodiques qui nous livrent quoi penser chaque soir à la télévision, la lecture de Proust est un voyage vers l’inconnu, sans plan ni boussole, et aboutit au plaisir dans la perdition.

Une œuvre classique définitivement moderne

Proust n’est pas suranné. En dépit des récriminations habituelles le concernant (« Trop de duchesses », jugeait André Gide en son temps pour refuser le livre chez Gallimard) sur son style, nous pouvons considérer La Recherche comme une œuvre moderne, ne serait-ce que par cet aspect troublant que nous décrivions plus haut. Certes, le style est classique et la langue du narrateur emploie un lexique riche et des constructions de phrases élaborées. Il y a peu d’espaces et encore moins de retour à la ligne, car comme un peintre qui peint sur l’ensemble de sa toile, Proust déploie son langage sur la totalité de la page.

Classique, Proust l’est incontestablement et sa fascination pour les Guermantes et l’aristocratie est révélatrice de son Art : ils transmettent une manière de parler, de lire et d’écrire qui est ancestrale et il transmet à son tour une mémoire de la France, de sa culture, de sa musique, de sa cuisine, de sa politique, de son catholicisme. Parce que pour lire Proust, il faut avoir lu, et c’est une nouvelle défaite qu’il faut accepter pour le lecteur. Il est impossible, à la première lecture, de déceler toutes les références poétiques, philosophiques, théâtrales ou picturales qui sont disséminées tout au long de ces plusieurs milliers de pages. Platon, Montaigne, Corneille, Racine, Saint-Simon, Chateaubriand, Hugo, Balzac, Dostoievski sont présents derrière chaque syllabe et c’est sûrement pour cela que la littérature critique autour de Proust n’est pas prête d’en venir à bout ; et, nous pouvons donc en déduire que cet auteur qui invite de fait à la réflexion permanente et inassouvie le range également parmi les modernes. Ce n’est pas un auteur « consommable », que l’on range après l’avoir lu. Proust invite à la relecture, parfois douloureuse, pour trouver cette « substantifique moelle » si chère à Rabelais.

L’exemple le plus probant pour notre démonstration sera cette scène d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs (I), lorsque le narrateur écoute une sonate composée par le musicien Vinteuil, jouée par madame Swann et qu’il en reste interdit d’incompréhension « Même quand j’eus écouté la Sonate d’un bout à l’autre, elle me resta presque tout entière indivisible, comme un monument dont la distance ou la brume ne laissent apercevoir que de faibles parties. De là, la mélancolie qui s’attache à la connaissance de tels ouvrages, comme de tout ce qui se réalise dans le temps ». Par-delà le nouveau lien opéré entre la spatialité (le monument, la distance) et la temporalité, notions cette perplexité du narrateur face à quelque chose qu’il ne connait pas mais qu’il finit par aimer. Il en déduit quelques lignes plus loin :

« Aussi l’homme de génie pour s’épargner les méconnaissances de la foule se dit peut-être que, les contemporains manquant du recul nécessaire, les œuvres écrites pour la postérité ne devraient être lues que par elle, comme certaines peintures qu’on juge mal de trop près. Mais en réalité toute lâche précaution pour éviter les faux jugements est inutile, ils ne sont pas évitables. Ce qui est cause qu’une œuvre de génie est difficilement admirée tout de suite, ce que celui qui l’a écrite est extraordinaire, que peu de gens lui ressemblent. C’est son œuvre elle-même qui en fécondant les rares esprits capables de les comprendre, les fera croître et multiplier ».

Nous devinons derrière ces quelques lignes l’albatros baudelairien et les poètes maudits de la fin du XIXème siècle, mais également une métaphore de la Recherche, à savoir un livre que nous ne comprenons pas au début, qui n’est pas adaptée à son temps et que seule la postérité jugera. Enfin, cette fécondation des « rares esprits » (écho flagrant aux happy fews de Stendhal), suppose qu’une œuvre véritablement novatrice conçoit son public. Elle le fabrique, le créé. Contrairement aux maisons d’édition d’aujourd’hui qui effectuent des études de marché afin de savoir quel livre il faudra vendre, Proust ne s’adresse à personne sinon au lecteur futur qui saura prendre du recul pour mieux savourer son livre : voilà un classique qui sait rester moderne pour toujours.

La Recherche du temps perdu peut et doit être lue en 2015, parce qu’elle est toujours nouvelle et qu’il est impossible de l’épuiser tout à fait. Ce n’est pas un livre difficile, mais, si nous voulons nuancer, une initiation à la complexité. C’est une Sonate de Vinteuil en plusieurs tomes, qui transfigure l’inévitable défaite initiale en victoire et cette victoire, c’est celle, immuable, du bonheur de lire le plus vagabond des écrivains en robe de chambre, le plus révolutionnaire des conservateurs, le plus grand musicien de la littérature.

PS : Qu’il soit simplement permis à l’auteur de ces lignes d’indiquer que la description de Balbec ne lui aurait certainement pas produit le même effet sans le souvenir (forcément proustien), de l’émerveillement de sa mère face au Grand Hôtel de Cabourg, à chaque été.

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Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et pur produit d'une époque qu'il critique inlassablement.