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Le dernier roman de Michel Houellebecq, Soumission (Editions Flammarion), attise déjà les passions pour ne pas dire la haine. Même s’il n’a pas été lu par l’immense majorité de ses calomniateurs. Voici quelques réflexions qui permettent d’aborder, quoiqu’on en dise, l’œuvre d’un auteur qui compte.

A l’issue de l’élection présidentielle, un président musulman est élu et François Bayrou devient Premier ministre : voici ce qui déclenche l’ire des bonnes âmes qui déjà pleurent le retour de la bête immonde à propos du dernier ouvrage de Michel Houellebecq. Après La Carte et le territoire, l’homme à la parka revient donc au récit d’anticipation (sans l’aspect science-fictionnel de La Possibilité d’une île) et se plonge dans une France d’après livrée à l’islamisme et dépouillée de toute spiritualité, et ce tohu-bohu semble tomber à pic pour souligner l’ignorance littéraire de la plupart des critiques.

Du moi social et profond de Houellebecq

L’homme est un habile communicant qui aime jouer avec la caméra et les flashs. Ainsi, depuis quelques années, il reconnaît être accompagné d’une maquilleuse pour se grimer et apparaître de plus en plus repoussant. Mégot agonisant niché à la commissure des lèvres, cheveux sales et savamment désordonnées comme un jardin anglais, l’homme joue de la paratopie de l’écrivain (à savoir la volonté d’être dans le monde et de s’y montrer marginal) pour mieux intriguer, sinon dégoûter le public. Houellebecq s’amuse.

C’est ainsi qu’il faut procéder afin d’appréhender Houellebecq : ne pas céder à sa provocation ni au rôle qu’il interprète face caméra

A l’ermite, comme Céline. Au clochard, comme Bukowski. Son unique dessein est d’incarner le nihilisme dont son œuvre est le symbole. Pour saisir cette dichotomie originelle entre l’auteur qui se met en scène, d’une part, et ses livres, d’autre part, il faut en revenir au Contre Sainte-Beuve de Marcel Proust, où l’auteur de la Recherche du temps perdu opère une habile distinction entre « le moi social » et le « moi profond » d’un écrivain.

En d’autres termes, Proust, s’insurgeant contre la critique biographique chère à Sainte-Beuve, propose de ne pas confondre l’être en société et la vérité intérieure d’un artiste (l’exemple canonique de la Recherche en sera Bergotte). C’est ainsi qu’il faut procéder afin d’appréhender Houellebecq : ne pas céder à sa provocation ni au rôle qu’il interprète face caméra, mais se plonger dans l’analyse de son style, de ses influences, bref, de le considérer avant tout comme un écrivain.

Houellebecq, mémoire du cynisme

Ses romans transmettent cette mémoire cynique en décrivant un monde sans transcendance, voué à l’hédonisme et à la misérable solitude.

Il étonne souvent, Houellebecq, en faisant la couverture d’un mensuel animalierou en se laissant filmer avec son chien par les caméras de 30 Millions d’amis. Seulement, l’étymologie du « cynisme » nous renvoie précisément au terme grec qui signifie : le chien. Sa filiation  revendiquée avec un Schopenhauer paraît par conséquent évidente, le philosophe faisant trôner son chien empaillé sur son bureau tout comme avec Céline qui écrivait à sa secrétaire : « Envisager les hommes (…) comme des chiens, rien que des chiens ».

Le cynisme nous vient de Diogène, un marginal anti-platonicien exhibitionniste qui se promenait dans Athènes avec une lanterne « à la recherche d’un homme », ce « pitre sans pudeur » cher à Nietzsche. Le cynisme antique est en cela une praxis, un mode de vie dépouillé de toute morale, qui cherche à instruire par le rire et la sentence sarcastique ; et Houellebecq, Diogène moderne, prolonge cette éthique de la subversion. Ses romans transmettent cette mémoire cynique en décrivant un monde sans transcendance, voué à l’hédonisme et à la misérable solitude. Il est ce perturbateur, héritier du Neveu de Rameau, qui énerve, agite, agace. De surcroît, Houellebecq a également lu Dostoievski pour qui l’avènement du cynisme est la conséquence de la chute du christianisme ou Sloterdijk selon qui cela est bien plutôt causé par l’échec de la philosophie des Lumières.

Avant d’aborder Soumission, il faut donc bien garder en tête ces quelques références qui constituent le champ intellectuel de Michel Houellebecq. Enfin, il est toujours préférable de se garder de tout jugement moral avant d’aborder un roman, une toile, une sculpture ; car si le but d’un artiste serait de rendre compte du réel, peut-on dire que ce dernier soit irréprochable ?

En résumé, il ne doit devenir ni la cible des antiracistes forcenés qui semble-t-il n’entendent rien à la littérature, ni le symbole des identitaires pour qui le style est secondaire. Comme nous l’indique Albert Camus dans ses Carnets, « Le diable déclare volontiers que le cynisme est la grande tentation de l’intelligence ». Alors laissons-nous tenter par ce monstre mal fagoté, et seule la postérité jugera.

A écouter : Jean-François Louette sur France Culture, à propos du lien entre chien et cynisme.

Julien de Rubempré

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Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et auteur de "Catholique débutant" paru aux éditions Tallandier.