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Pour les fins connaisseurs de la série Assassin’s Creed (et par la même occasion un amateur), force est de dire que Unity suscitait un intérêt et une excitation que peu de jeux vidéos ont pu susciter par le passé.

Cependant, face à la polémique généralisée par le camarade Mélenchon, l’idée avait été d’écrire un article sur un tel sujet (le Nouveau Cénacle ayant peu d’aisance avec ce genre de mouvement de masse psychologique). Cependant, en retrouvant Penser la Révolution Française (1977) de François Furet, votre serviteur en décida autrement. Loin de constituer un manuel censé, pour le coup, révolutionner l’historiographie de la Révolution Française, Furet proposait une approche de la Révolution qui, aux yeux du lecteur de 2015, peut paraître tout à fait actée et ancrée dans le paysage à la fois culturel et médiatique (nous le verrons plus en aval).
Cet article se veut non pas comme une démonstration, puisque nous n’aurions pas les compétences historiques (que pourrait posséder Alexis Corbières), de démontrer l’inexactitude de l’analyse dite « mélenchoniste » de Robespierre, mais bien comme une relativisation de la question et de son « épidermicité ».

« La Révolution Française est terminée »

Reprenons ici le titre de la première partie de l’œuvre de Furet. La thèse principale de l’auteur est de considérer la Révolution Française comme un fait historique « terminé », accompli, en ce sens que le régime républicain de gouvernement de la France, pour paraphraser la Constitution, est acté / ancré dans l’esprit national depuis les années 1880. 
Nous ne referons pas ici l’historique des débuts de la Troisième République, mais l’idée est que le clivage entre Monarchistes et Républicains -alors hommes de gauche- s’estompe peu à peu pour finalement disparaître avec la chute du régime de Vichy en Août 1944. En d’autres termes: la Révolution Française ne s’achève qu’à la fin du XIXème siècle.
Considérer la Révolution Française comme une « chose » – paraphrase cette fois de Durkheim – c’est donc lui donner la même sensibilité que d’autres périodes de l’Histoire de France, à l’image de l’étude des Mérovingiens ou de la hutte gauloise au Vème siècle av. J-C.

Ainsi, qu’une entreprise internationale, reconnue pour le succès de ses jeux vidéos, proposa un jeu vidéo sur la Révolution Française, quitte à produire un plus ou moins grand nombre d’erreurs historiques, eut sans doute plu à François Furet, ne serait-ce que pour la normalisation du sujet. 
Il est en effet frappant de constater que les nombreuses œuvres produites sur la Seconde Guerre Mondiale, qu’elles furent cinématographiques ou vidéoludiques, et proposant un nombre incroyable d’erreurs historiques au profit de la fiction, n’eurent jamais à être vouées aux gémonies des uns et des autres. C’est dire si, dans l’inconscient de certains, qu’ils fussent hommes politiques, journalistes ou simples internautes, la Révolution constitue un point sensible qu’il convient de ne pas trop stimuler. 

En outre, Mélenchon, s’il reconnaît aux jeux vidéos son caractère médiatique et artistique « indéniable » (ce sur quoi je suis en parfait accord avec lui), perd néanmoins de sa verve en dénonçant la « propagande » soit-disant orchestrée par Ubisoft dans le jeu Unity.
Pour en rester, d’abord, sur le fait «Révolution», on pourrait tout de même s’interroger sur la pertinence de l’emploi du terme « propagande ». Si propagande il y a eu, elle n’a pu se faire que dans l’esprit de discréditer l’idéologie jacobine. Furet nous enseigne que les jacobins sont l’idéologie révolutionnaire, poussée à son aboutissement naturel. Dès lors, proposer une vision sanguinaire, tyrannique voire totalitaire des jacobins serait sans doute assimilé à de la propagande, mais c’est oublier que le jeu vidéo est une oeuvre de fiction. Bien des auteurs, historiens, ne se sont en effet pas gardés de présenter une vision subjective du phénomène jacobin, que ce fut de manière positive ou négative.

Or Unity fut produit par une entreprise québécoise. Difficile dans ce cas de dire que la présence de la fleur de lys sur le drapeau québécois en fasse pour autant une garantie idéologique pertinente quant à la sympathie des québécois pour la dynastie de Bourbon; voilà un argument peu recevable.
Ubisoft voit plus la Révolution Française comme un phénomène historique connu, à l’image des Croisades ou de la Révolution Américaine (qui ont fait l’objet de jeux Assassin’s Creed), permettant de maximiser le nombre de ventes: plus le phénomène est marqué dans l’inconscient collectif, plus consacrer une œuvre sur ce phénomène engendre un intérêt. 

En réalité l’action de production d’Ubisoft est historique moins parce que le contenu serait historiquement correct ou incorrect que parce que la réaction des milieux dits de « gauche radicale » est révélatrice. Furet a apporté un indéniable coup à l’idéologie historiographique, qu’il qualifie de « lénino-populiste ».
Comme une bête blessée, la réaction de l’idéologie de l’histoire de la Révolution, symbolisée par la réaction de Mélenchon ou Corbières, n’en est que plus violente. Dès lors, assisterait-on aux derniers soubresauts du « catéchisme révolutionnaire » 

La fin du « catéchisme révolutionnaire » ?

Qui dit catéchisme révolutionnaire entend message messianique. On parle alors de l’analyse marxiste, de sa domination indiscutable dans le débat historiographique  avant la publication de Penser la Révolution Française (ne serait-ce que par l’appartenance politique des teneurs de la chaire de l’histoire révolutionnaire à la Sorbonne: tous communistes depuis 1920). Le message messianique de la Révolution tient donc en l’Annonciation même: la libération de l’homme par l’individu placé au centre de la société. Acception dont l’historien marxiste aura transformé la réalité en luttes de classes contre classes, ce que Furet critique au moyen tiré de Tocqueville et Cochin.

Furet entend insister sur l’aboutissement de la Révolution, qu’il qualifie à la fois de  naturel et paradoxalement de « dérapage »: Robespierre et la Terreur. Il considère que le logos de Robespierre n’est en rien celui du « fou furieux », mais bien de celui accomplissant l’idéologie révolutionnaire jusqu’au bout. Il s’agit de la phrase de Saint-Just  « pas de liberté pour les ennemis de la liberté ». Ce n’est pas tant la liberté, ou la légalité qui doit être vue, mais bien la dialectique du complot, de la division de la société entre Nation et « traîtres ». Ce qui nous amène à l’analyse du catéchisme révolutionnaire dans Unity.

Mélenchon, en estimant que Robespierre est présenté dans le jeu vidéo comme un « avide de sang et tyran » verse pourtant dans ce qu’il dénonce. Que je sache Unity fait le choix d’un conflit externe à celui de la Révolution, d’un conflit fictif dont les comportements des protagonistes n’en est pas moins fictive. D’ailleurs, mention est faite dès le lancement du jeu qu’il s’agit d’une « oeuvre de fiction », non d’une oeuvre historique. 
Ainsi, Robespierre est membre – dans le jeu – de l’Ordre des Templiers, qui comme chacun sait, est, dans la série, l’ennemi absolu de l’Ordre des Assassins (vous). C’est à ce titre intéressant. Furet met constamment l’accent sur l’importance du complot, ou plus exactement de l’idée de complot, dans l’eschatologie révolutionnaire: comment, en d’autres termes, l’idée de complot devient le moteur de l’histoire politique à partir de l’année 1789.
L’auteur nous dit en effet que la Révolution a besoin de s’inventer un ennemi pour exister: l’ennemi est d’abord intérieur – la dichotomie interne « patriotes » / « contre-révolutionnaires » – puis extérieur – les Rois étrangers et les expatriés -. En réalité, il est les deux: celui qui est contre la guerre, devient vite l’ennemi de la Révolution. 

Ainsi, dans le jeu, le protagoniste vivra la révolution thermidorienne (la chute de Robespierre), comme la lutte des assassins contre le complot templier. Robespierre chute officieusement parce qu’il est membre d’un complot, officiellement parce qu’il serait un tyran. Voilà la présentation que nous offre Ubisoft. Elle est donc plus subtile que ce que veut nous laisser penser le camarade Mélenchon.

Le complot, nous l’avons dit, revêt un caractère fondamental dans l’eschatologie révolutionnaire. Il permet à celle-ci d’exister. Dès lors, Danton dénonce le complot nobiliaire contre la France et justifie par la même la guerre révolutionnaire; Robespierre dénonce le complot dantoniste et les thermidoriens dénoncent le complot robespierriste. On est loin, dans l’analyse de Furet, de l’analyse gentillette de Jean-Luc sur Robespierre, dit « le libérateur ». Et Furet d’ajouter qu’il convient de ne verser ni dans l’écueil du Robespierre le « monstre assoiffé de sang » ni dans celui du « libérateur »: l’historien nous dit que Robespierre incarne le discours et l’action naturels de la Révolution: théorisation de l’idéologie jacobine. Il faut donc se garder de passer d’un bout de la corde à l’autre. 
On est ici dans l’analyse d’Augustin Cochin, que Furet ne cesse de citer dans son ouvrage. D’autre part, l’action de la Terreur, qui au delà de la Guillotine (image trop simpliste du phénomène), se traduit par une confusion (au sens propre du terme) entre société et politique. Furet conclut sur la Terreur: la Révolution, dans un sens, se termine lorsque la société retrouve son autonomie par rapport au politique à l’été 1794, au moment  de la révolution Thermidorienne. 

À ce titre, Mélenchon aura eu raison de critiquer la position trop simpliste de Danton dans l’imaginaire collectif, ce que le jeu ne manque pas de raviver en le présentant comme la victime de Robespierre, alors même que son passé semble plus que trouble.

De même, Danton, comme Brissot, est le chantre de la guerre, alors que Robespierre est un farouche opposant de celle-ci. Tout n’est donc pas si simple, Robespierre serait-il un naïf qui, malgré lui, devient le symbole de la Révolution? L’homme politique eut raison de critiquer la présentation faite de Robespierre si celle-ci eut été présentée comme historique. Il eut tort, car le jeu est une œuvre de fiction et que la Révolution devrait être traitée comme un fait historique accompli, tant les Français semblent être réconciliés avec leur passé, du moins pour le moment. 
Le jeu, en effet, omet nombre d’aspects historiques du phénomène, qui ne seraient probablement pas vendeur (processus de centralisation administrative durant le XVIIIème siècle, crise de la noblesse française, 1787 etc.), ce à quoi Tocqueville avait attaché de l’importance.

Mélenchon est à ce titre exceptionnel, un produit du passé qui ne sent pas pour autant la poussière des dessous de meubles: il raisonne en Jacobin, et ne supporte donc pas que l’on touche à l’Icône de Robespierre. En ce sens, sa réaction est « normale », mais elle est révélatrice d’une idéologie sur son lit de mort.

 

Henry Wotton

Sources:

François Furet, Penser la Révolution Française, 1977

Alexis de Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution

 

Rédaction

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Rédacteur depuis Mars 2014