share on:

L’arrestation d’El Chapo survenue il y a quelques jours n’est pas que l’histoire  d’un énième narcotrafiquant placé sous les barreaux. La fascination du caïd mexicain pour Hollywood interpelle et met en lumière ce lien indissoluble entre la fiction, l’art et le Mal.

Dans son essai La Littérature et le mal, Georges Bataille montre que « La littérature est l’essentiel, ou n’est rien. Le Mal – une forme aigüe du Mal, dont elle est l’expression, a pour nous, je le crois, la valeur souveraine », et en se penchant sur Blake, Sade, Proust ou Kafka il montre combien la littérature est imprégnée de culpabilité.

Il serait d’ailleurs possible de remonter jusqu’à l’Ancien Testament et pas simplement au péché originel : Caïn tuant Abel ou le Déluge balayant la Terre à cause d’hommes trop mauvais, sont les expressions originelles d’une des innombrables facettes de l’Être.

Si la fiction (romanesque ou cinématographique) s’intéresse aux voleurs, aux assassins, aux escrocs, bref, à ce que l’humanité produit de pire, ce serait pour tenter de sublimer ce Mal pour comprendre l’existence d’un Bien. C’est d’ailleurs tout le sens du message délivré par le lumineux père Zossime dans les Frères Karamazov de Dostoievski : l’expérience maléfique est nécessaire pour mener une vie moralement bonne par la suite.

D’Escobar à El Chapo : la jouissance de se croire libre

De surcroît, le Mal n’est pas que cette entité moralisatrice – parfois fluctuante au fil des siècles – en ce qu’il peut aussi être considéré comme un motif de liberté. La théologie ou la philosophie ont démontré cela (avec Schelling notamment), mais la conception sartrienne de la liberté qui repose sur le choix de la conscience responsable explique en partie cette inclination libre pour le Mauvais.

« Plonger au fond du gouffre, écrivait Baudelaire. Enfer ou Ciel, qu’importe ? Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ! »

Le film Paradise Lost avec Benicio del Toro ou la série Narcos avec Wagner Moura montrent bien comment Pablo Escobar, dans sa démesure jusque dans la cruauté, s’est toujours pensé intouchable et a donc brûlé une vie par les deux bouts : dans la cigarette, l’alcool, la drogue, les femmes ; estimant que son choix d’être du mauvais côté était assumé et lui permettait bien plus de plaisirs qu’une simple vie rangée. Même constat pour Mesrine, L’Ennemi public n°1 et L’Instinct de mort : il commence à travailler honnêtement avant de devenir bandit, jusqu’à être prisonnier de son luxe et de son goût pour le sang, prêt à tout pour se dépasser dans la roublardise et la violence.

« Plonger au fond du gouffre, écrivait Baudelaire. Enfer ou Ciel, qu’importe ? Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ! ». Cette citation résume à elle seule les projets à la fois démoniaques et tyranniques de ces malfrats qui fascinent par leur liberté de jouir de tout et trouvent sans cesse de nouvelles idées pour mener à bien leurs entreprises. Cette liberté interpelle. Pire, elle nous fascine. Elle nous invite à nous demander si de l’autre côté du chemin, la vie ne serait pas meilleure. S’il ne serait pas mieux de braquer une banque pour vivre ou de créer son réseau mafieux et faire vivre des familles pauvres grâce à cela, avant que notre éducation, notre morale et notre raison reprennent le dessus.

De la mégalomanie maléfique

De la mégalomanie d’Escobar jusqu’à El Chapo qui contacte Sean Penn, en passant par Mesrine qui était fasciné par les médias, nous nous apercevons que ces fripouilles étaient avant tout de grands narcissiques qui, avant d’être sous de véritables barreaux ont été petit à petit prisonniers de leur image.

Ils se rêvent tyrans mais ne sont finalement que des esclaves de leur pulsion de mort. Puisqu’à en croire Freud le désir ne vise qu’à la suppression de celui-ci, le suicide serait l’acte désirable par essence : il n’est donc pas étonnant de voir en ces figures de têtes brûlées des êtres animés par cette funeste envie.*

La seule chose que je sais, c’est que je suis dans une cellule dont on ne s’évade pas ». Jacques Mesrine

Escobar a construit sa propre prison, Mesrine cherchait à se faire enfermer pour s’évader et faire la nique à l’Etat, El Chapo s’est presque livré lui-même en laissant trop d’indices derrière lui. Comme s’ils ne demandaient qu’à être mis hors d’état de nuire, pour être délivrés de leurs instincts diaboliques, et Mesrine a d’ailleurs déclaré dans un entretien audio : « La seule chose que je sais, c’est que je suis dans une cellule dont on ne s’évade pas ». Leur despotisme violent fascine le quidam qui a peur de recevoir le moindre coup dans la rue, comme si l’honnêteté et la droiture étaient castratrices aux yeux du bon mafieux sanguinaire.

S’il fait le choix de basculer du mauvais côté, le gangster se croit donc libre et c’est en effet un acte forcément produit de sa volonté propre. Mais il s’avère que ces faux Robin des bois n’ont ni grand cœur ni valeurs et que seule leur âme vampirisée par leur paranoïa et leur folie hédoniste les préoccupe.

L’imposture au grand cœur

Faussement révolutionnaires, ils ont été les plus grands consuméristes. Vaguement attaché aux principes, ils n’ont jamais hésité à torturer ni à tourner le dos à leurs proches. S’ils sont des choix incontournables pour la littérature ou le Septième art et s’ils subjuguent tant le spectateur, c’est parce qu’ils assument l’ombre de leur âme et laissent à penser que cette liberté conduit au bonheur.

Revenons-en finalement à Sartre qui dans L’Existentialisme est un humanisme déclare que « L’homme est condamné à être libre ». On ne saurait mieux résumer cet étonnant paradoxe entre la liberté du Bien et celle de faire le Mal puisque nous aurons toujours les révolutionnaires en peau de lapin selon qui le système bourgeois asservit les braves gens face à de riches jouisseurs oublieux de toute forme de cette common decency chère à Orwell qui excitent la convoitise.

Cette imposture serait donc l’aporie de l’hédonisme. L’être humain ne serait donc pas libre absolument, qu’il agisse sous la contrainte de la loi étatique ou de son inconscient psychique. De ce point de vue, il n’y aurait pas plus esclave qu’Escobar déambulant en peignoir dans son palais…

A l’heure du djihadisme qui promet tout le bonheur du monde en massacrant, il n’est pas inutile de rappeler qu’il n’y a ni beauté dans le mal, ni réalisation libre de soi.

 

mm

Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et auteur de "Catholique débutant" paru aux éditions Tallandier.