« Le meilleur bouclier est une poitrine qui ne craint pas de se montrer découverte à l’ennemi ».

Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe.

 

Cet essai est un cri du cœur lancé à mes contemporains et en particulier à ceux de ma génération qui ne semblent pas s’apercevoir que nous nous précipitons tous dans une impasse. Car soyons clairs, je ne suis pas connu, je n’occupe pas des fonctions extraordinaires et ce texte n’a pas été écrit dans l’unique but de satisfaire ma vanité. C’est une étincelle née de la friction entre le discours moraliste et l’expérience du réel que le citoyen effectue chaque jour.

Le constat est simple : la France est demeurée une société de castes, qui concentrent tous les pouvoirs et exercent une hégémonie intellectuelle et médiatique qui exaspèrent le « Français moyen ». Ces nouveaux suzerains mondialisés, jouissent et abusent de leur statut prédominant en faisant la leçon au peuple, en l’incitant à s’indigner ou à renoncer à ce qu’il est. Issus du monde du football, du cinéma ou de la télévision, ils ne reculent devant aucune énormité pour faire passer la pilule de la pensée unique. Le pseudo-engagement et le simulacre de charité sont pour eux des moyens de maintenir le reste de la population endormie de l’autre côté de la barrière. Cet opuscule ne se propose donc pas d’autre but que de partir à l’assaut de ces citadelles assiégées, pour en appeler au respect de l’homme, du citoyen et de notre roman national ébranlés par la globalisation.

Le temps n’est plus à l’indignation ni à la comptine moraliste, il est au réveil, pour que nous sortions d’un coma dans lequel nous sommes tenus artificiellement depuis trop longtemps. Réveillons-nous !

Le Réveil du prolétaire

Auparavant, les aristocrates se regroupaient entre eux pour causer dans les salons. Maintenant, ils font la même chose, mais dans les médias. Rien n’a changé.

Dans une brochure publiée en janvier 1789, l’abbé Sieyès écrit : « Qu’est-ce que le tiers état ? Tout. Qu’a-t-il été jusqu’à présent ? Rien dans l’ordre politique. Que demande-t-il ? A être quelque chose ». Et bien le constat est identique en 2013. La Révolution Française a porté un rêve, celui d’un monde où tout le monde serait sur le même pied d’égalité, mais c’est une chimère. L’esprit aristocratique ne peut se résoudre à mourir. Nous pourrons trancher toutes les têtes poudrées, ce principe tuera sans cesse toute velléité démocratique dans l’œuf. Le tiers état ne compte pas, il n’est ni représenté ni estimé : il est endormi.

Auparavant, les aristocrates se regroupaient entre eux pour causer dans les salons. Maintenant, ils font la même chose, mais dans les médias. Rien n’a changé. Tout est à l’identique. Il est certes de bon ton de se pincer le nez en évoquant la télévision, mais il n’y a pourtant rien de plus révélateur qu’un plateau : les élites s’y réunissent et y débattent entre elles, entourées par un public muet auquel on demande d’applaudir ou de huer comme des automates. Parfois, certaines émissions donnent la parole aux Français, pour mieux illustrer le fossé qui sépare le peuple de l’aristocratie médiatique. Les gens ont tout bonnement l’impression que le monde tourne sans eux, que les décisions sont prises sans leur consentement, qu’ils n’ont pas le droit à la parole, qu’ils vont devoir demeurer enfants et spectateurs. C’est une mise sous tutelle. Une servitude involontaire. Un endormissement.

Les acteurs, les chanteurs, les « intellectuels », les hommes politiques, tous se concentrent dans l’arène du divertissement pour se confronter artificiellement et diffuser une forme d’idéologie dominante. En voulant imposer ses codes, cette aristocratie de l’an 2000, ne fait que piétiner le peuple. Elle ne jure que par la « diversité » , l’écologie, le féminisme ou encore « le mélange des cultures », sans se soucier que la majorité silencieuse, bouleversée par les crises successives et la libéralisation à outrance, est viscéralement attachée à ses traditions, à son identité, à l’histoire de son pays et à son héritage.

Les « fils de » et « filles de » sont de plus en plus nombreux, peu importe le talent, ils ont le nom, ils ont le meilleur passeport qui soit

Ces considérations, les néo-aristos les balaient d’un revers de la main en les jugeant dépassées et ringardes. Et pourtant, pourtant ! Cette vague de « populisme » qui traverse les sociétés occidentales est là pour leur rappeler qu’il y a une vie en dehors de la Cour cathodique. Il n’est pas ici question de s’en réjouir, mais de constater les faits dans leur brutalité, pour tirer à vue sur ces escrocs qui pressent un mouchoir chloroformé sur nos narines.

Toutefois, une aristocratie n’en est réellement une que lorsqu’elle jouit de privilèges. L’argent, bien sûr, l’arrogance, le mépris, la condescendance, également, mais surtout le droit d’avoir une lignée. Les « fils de » et « filles de » sont de plus en plus nombreux, peu importe le talent, ils ont le nom, ils ont le meilleur passeport qui soit ; s‘ils sont malins, ils reprennent les grands discours dégoulinants de bêtise et de démagogie de leurs aînés pour être acceptés plus rapidement par la caste dorée qui leur tend les bras. Le tour est joué.

Le lien qui unit malheureusement la masse à ces barons ne sera pas coupé du jour au lendemain, loin s’en faut. Seule une prise de conscience sera salvatrice pour que les Français ne soient plus abreuvés quotidiennement de la même idéologie dominante proférée par ces gens-là qui les méprisent et vivent dans un monde pixellisé et barricadé dont l’accès leur est interdit. Le réveil n’en sera que plus brutal. Pour eux.

Cette iniquité ne se limite pas aux médias. Ces derniers ne font que mettre la fracture en évidence car cette dernière traverse tous les champs de la société actuelle, et affecte en premier lieu cette « méritocratie républicaine » qui était naguère le ciment de notre modèle. Il n’est pas question de dire que les plus pauvres sont les plus bêtes ou que leurs conditions pour étudier sont moins bonnes, car c’est faux : nous avons plus ou moins, de l’école maternelle jusqu’au lycée, le même programme et les mêmes enseignements. La sélection s’effectue selon des résultats, jusqu’à l’éventuelle obtention du baccalauréat. C’est ici, c’est à ce niveau là qu’un point de rupture intervient.

Les élèves les plus doués issus des couches populaires et moyennes, vont dans les classes préparatoires ou dans d’autres écoles prestigieuses, où les places sont chères. Les universités accueillent le reste, et permettent, quoiqu’on en dise, d’acquérir des connaissances et des bases essentielles pour une formation spirituelle digne de ce nom. Seulement, le taux de chômage des jeunes diplômés est connu, sauf pour ces enfants qui, malgré leurs lacunes, ont des parents fortunés et peuvent fréquenter des écoles de commerce, de journalisme ou de communication, dont le seul prix du concours dissuade un bon nombre d’étudiants méritants.

Réveillons-nous ! Il suffit de jeter un œil sur les programmes de ces écoles pour comprendre que la seule sélection s’effectue sur des critères sociaux et économiques. Réagissons! Cette ségrégation voulue et confortée par la nouvelle aristocratie laisse aux bans de la société des centaines de milliers de jeunes qui n’ont pas pu débourser autant d’argent pour une année d’école. Le système s’est américanisé, sauf qu’aux Etats-Unis, il n’y a que des boursiers, et nos enfants des classes moyennes sont trop « riches » pour espérer toucher des deniers de l’Etat. La France est depuis toujours un pays de rentiers qui se prive de ses meilleurs éléments pour que la Baronnie puisse jouir indéfiniment de ses privilèges et de ses droits d’entrée.

C’est une classe particulière qui sous nos yeux, en ces années 1882-1883, se constitue : un prolétariat de bacheliers ».

Le modèle républicain se confronte à l’émergence des écoles privées qui permettent aux progénitures argentées de rester entre elles. Ce n’est donc pas la culture qui est discriminante comme tentent de nous le faire croire quelques bonnes âmes, mais un système dans lequel « monnaie fait tout », ainsi que le soupirait déjà le Père Goriot sur son lit de mort. Dans Les Déracinés, Maurice Barrès effectuait déjà un constat analogue au nôtre : « C’est une classe particulière qui sous nos yeux, en ces années 1882-1883, se constitue : un prolétariat de bacheliers ». C’était avant la démocratisation de l’éducation et l’instauration du mérite républicain tel qu’il a fonctionné tout au long du XXe siècle. Nous en sommes revenus au même point.

Le lien entre les « médiacrates », les aristocrates et les ploutocrates va devenir de plus en plus évident. La plupart des médias ne jurent en effet que par ces écoles de communication où seuls les jeunes bourgeois peuvent se rendre. Nous allons par conséquent assister à une « boboïsation » croissante de la télévision, des journaux et des radios, qui ne serviront plus qu’à relayer le prêche politiquement correct et qu’à faire la morale à un peuple qui devra rester muet et attendre les coups de bâton.

Balzac. Lui aussi est là pour nous tirer du lit. Nul mieux que lui n’a décrit avec autant de justesse la comédie humaine qui se déroule dans les différentes sphères de la société ; nul mieux que lui n’a dépeint les sacrifices auxquels il faut consentir pour connaître l’ascension sociale; nul mieux que lui n’a mis en scène la tragédie du jeune ambitieux qui voit toutes les portes se refermer sur son nez. Mais Rastignac ne lâche jamais, au contraire de Rubempré, qui, lui, annonce la condition peu enviable de l’actuelle génération. Il préfigure notre résignation, notre échec et nos faiblesses face au monstre de la société qui écrase ses plus beaux talents.

Pour éviter le suicide collectif, le réveil est donc plus que jamais nécessaire

Dans la Comédie humaine, il est possible d’évoluer, de connaître la gloire même en partant de rien. Il s’y trouve une poétique de la réussite, qui passe par les relations, l’effort, l’hypocrisie ainsi qu’un rude apprentissage des codes qui fera du jeune parvenu, mal dégrossi et impoli, un homme qui a réussi. Mais Rastignac n’est plus envisageable aujourd’hui. La société s’est Rubemprisée. Elle regorge d’illusions perdues, de talents piétinés et de rancœur cachée, elle déborde d’ambitions avortées et de frustrations. Pour éviter le suicide collectif, le réveil est donc plus que jamais nécessaire, car ce n’est pas sur les ruines d’une génération nouvelle qu’une civilisation peut se construire

Le Réveil du citoyen

Aujourd’hui, les Français sont nostalgiques d’un temps qu’ils n’ont pour la plupart même pas connu. Pendant toute leur scolarité, on leur apprend la conquête de la Gaule par Jules César, puis on leur fait admirer la démesure du siècle de Louis XIV en passant par l’épopée napoléonienne jusqu’à la grandeur du Général de Gaulle. C’est une indicible tristesse qui imprègne tous les cœurs lorsque nous songeons à notre pays et à son histoire, injustement relégués au rang de grande puissance moyenne, alors que son message, sa culture et ses arts demeureront les plus brillants de l’Humanité.

D’autre part, c’est aussi un profond sentiment de mélancolie qui nous serre la gorge lorsque les gens constatent chaque jour que la France ne dicte plus rien au monde, mais que c’est lui qui a avalé la France et lui impose tout. Le « monde », c’est celui du marché, de l’Union Européenne, de la consommation, qui mène inéluctablement à la muséification de la France. Car ne nous y trompons pas, si cela continue, nous allons devenir le musée, l’auberge et le parc d’attractions du monde, où les milliardaires viendraient prendre un petit bain de passé avant de repartir dans leur jet privé. Réveillons-nous !

Nous sommes viscéralement attachés à nos traditions, à notre littérature, à nos paysages et à notre langue, alors soyons fiers, relevons la tête !

Le réveil du citoyen passe par l’obligation de dire non, de se lever, comme à d’autres époques, contre ce que la globalisation nous impose. Les extrêmes ne doivent pas s’accaparer de ce sujet, la souveraineté fait trop rêver les gens pour la laisser entre les mains de certains partis sulfureux. Les Français cherchent des refuges faciles, mais ils ne sont pas des chiens que les impérialismes mènent au bout de leur laisse.

A cet égard, nous ne sommes ni racistes, ni xénophobes, ni fascistes. Que ces grands bourgeois moralisateurs le comprennent. Réveillons-nous, et ne restons pas béats devant ce summum d’hypocrisie. Nous sommes viscéralement attachés à nos traditions, à notre littérature, à nos paysages et à notre langue, alors soyons fiers, relevons la tête ! De surcroît, il ne faut pas oublier que l’antiracisme a été créé pour faire monter le Front National et pour faire passer la pilule de la mondialisation aux couches populaires qui ont été contraintes d’affronter l’arrivée massive de nouvelles populations déplacées par l’onde de choc déclenchée par l’avènement du Capital. Si le citoyen a l’impression que la France n’a plus de frontières, ni de traditions, ni d’unité, pourquoi croirait-il encore dans un concept aussi fort et révolutionnaire que celui de nation ? La défiance à l’égard des hommes politiques ne veut donc pas dire autre chose. Elle est révélatrice de cette colère à l’égard de ces élites qui ont cassé le contrat social tel que Rousseau l’a rêvé pour faire de la France une province de l’Europe et une région du monde. Le réveil, notre réveil, passera par la restauration de notre souveraineté et la remise à plat de notre système républicain, pour que la parole du citoyen soit réellement prise en compte, sans que ses Maîtres viennent lui donner des coups de règle sur les doigts.

Car ce qui est regrettable dans la praxis actuelle de la politique, c’est la non-recherche du bien commun. « L’offre politique » est segmentée. Dans chaque programme, il y a une ligne pour satisfaire les écologistes, une ligne pour les femmes, une ligne pour les enfants, une ligne pour les homosexuels, une ligne pour les paysans, une ligne pour les policiers, et ainsi de suite. Pas d’idée universelle. Faire du marketing. Définir des cibles. Viser juste à renfort de coups de communication. Il suffit de relire le prodigieux C’était de Gaulle d’Alain Peyrefitte pour comprendre qu’une certaine pratique du pouvoir est enterrée avec le Général : cette volonté d’agir pour la collectivité par-delà les divisions ethniques, sociales ou sexuelles.

Le matraquage multiculturaliste et différentiel n’est pas étranger à cette « schtroumpfisation » de la société, où chacun doit être un Schtroumpf qui obéit à un type bien précis, qui remplit une fonction prédéfinie et doit correspondre à tous les critères de son poste. Le « jeune » doit faire la fête et se poser des questions sur son avenir, « l’ouvrier » doit être mécontent de son salaire et ne doit jamais se poser de questions philosophiques, « la jeune femme » est en quête de reconnaissance, le « paysan » est fourbu et ne veut pas partager. Le marketing et la pensée dominante – ces alliés de toujours – veulent nous rendre uniques en nous faisant correspondre à des critères de masse que les partis s’empressent d’exploiter.

Réveillons-nous ! Nous valons mieux que cela. Ce n’est certainement pas demain la veille qu’un homme politique se mettra en quête de ce bien commun au-dessus des partis et des revendications catégorielles, mais le réveil du citoyen passe nécessairement par cette prise de conscience et par une lutte acharnée contre cette hégémonie culturelle.

Je ne suis pas jeune et ne me suis jamais senti jeune.

Enfin, le cas de la jeunesse. Celle dont je suis censé faire partie. Cette « bio-classe » hétérogène que les mouvements tentent d’acheter à grands coups de réunions festives. Mais de quelle jeunesse parle-t-on ? Celle des banlieues ? Celle des zones mixtes qui tentent de s’en sortir malgré un système éducatif défaillant ? Celle des beaux quartiers qui n’a conscience de rien ? Celle des mouvements de jeunesse qui ne fait que répéter comme des perroquets l’évangile de ses aînés ?

Je ne suis pas jeune et ne me suis jamais senti jeune. Ce concept est une invention en même temps qu’une invitation à l’hédonisme le plus primaire. Alfred de Musset écrit ce fameux vers dans « Rolla » : « Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux. D’un siècle sans espoir naît un siècle sans crainte ». Je pourrais déclarer l’exact inverse. Je suis né trop vieux dans un monde trop jeune, dans un siècle juvénile où tout le monde est infantilisé, surveillé, puni, et englué dans la guimauve.

Avec la fin des grands mythes collectifs et l’avènement de l’individu-roi, il n’est donc plus possible d’appeler les nouvelles générations à l’engagement. Cela ne les concerne plus. Les élites ont trop trahi, chacun se sent différent du voisin, il n’y a plus un rêve commun possible. L’analphabétisation croissante de la société et la diffusion massive de l’inculture n’arrangent pas les choses. Naguère, l’avenir était radieux, les lendemains devaient chanter ; mais aujourd’hui, hélas, mille fois hélas, le futur fait frissonner, le sentiment de déclassement et d’abandon gagne du terrain, la mélancolie s’empare de tous les cœurs en même temps que les psychotropes endorment nos cervelles.

Je ne suis pas un « déclinologue » ni un compagnon du désastre, sinon je n’appellerais pas au réveil. Le citoyen des temps modernes doit arrêter de gober les somnifères que lui tend Jean Quatremer matin et soir pour prendre conscience pleinement du rôle qu’il a à jouer, pour que, à son échelle, la France retrouve sa souveraineté, que le bien commun redevienne une valeur essentielle, et que les gens ne soient plus considérés comme des cibles ou des clients potentiels qui méritent une petite leçon de morale de temps en temps. Il y aura toujours des haines, des jalousies, des pauvres et des riches, c’est la Nature ; mais il faut retrouver l’espoir, l’intelligence collective et le respect du peuple, c’est la Société.

Le Réveil des consciences

Nous en avons fini avec la tradition hugolienne du poète romantique, mage et porteur de la lumière universelle. Notre brillante modernité n’a en effet rien d’autre à glorifier que ses peoples, qui, à présent, jouent le rôle de ces intellectuels de naguère qui commençaient à nous ennuyer avec leurs romans bouleversants et leurs alexandrins impeccables. Cette nouvelle aristocratie, en plus d’incarner la fracture entre les privilégiés et le peuple, est le vecteur de l’idéologie dominante dont elle se sert pour prospérer sur le dos des gens.

Alors que notre sursaut viendra nécessairement grâce à la littérature, à la philosophie ou à la peinture, nous demeurons assis, à suivre des yeux le pendule de ces marionnettes qui nous hypnotisent depuis trop longtemps.

Réveillons-nous ! Cessons de croire qu’ils organisent les Restos du cœur pour sauver des familles de la faim, car il s’agit uniquement pour eux de soigner leur image et leur carrière. Ils soutiennent les sans-papiers, militent contre les maladies rares, achètent Libération et défilent pour avec le DAL. Les intellectuels ne sont plus suivis, car la société suit aveuglément ces icônes de papier glacé, qui se prennent pour les nouveaux messies. Les voir dans les meetings des hommes politiques est un constat amer et terrible. Ils ont gagné la bataille ils sont le véritable pouvoir. Leur OPA sur l’intelligentsia est un modèle du genre.

Nous n’avons que faire de ces prophètes de pacotilles qui s’arrogent le droit de se prendre pour Chateaubriand car ils sont connus et plaisent à la ménagère de moins de cinquante ans.

Par conséquent, les réflexions sur les différents sujets sont dévolues à ces prototypes de la pensée chloroformée et préfabriquée. Les frères Bogdanov sont la Science. Bernard-Henry Lévy est la Philosophie. Lorànt Deutsch est l’Histoire. Pierre Arditi est le Socialisme. Diam’s est la Poésie. Il suffit d’être connu, de faire partie de la médiacratie pour avoir sa place dans le royaume des Muses. Le talent est inutile, il faut vendre, et savoir vendre sa camelote sur un plateau de télévision pour gagner ses galons d’intellectuel.

Réveillons-nous! Nous n’avons que faire de ces prophètes de pacotilles qui s’arrogent le droit de se prendre pour Chateaubriand car ils sont connus et plaisent à la ménagère de moins de cinquante ans. La culture de notre pays, fondée sur les Beaux-arts, les Belles-Lettres et une brillante histoire de la philosophie, ne peut demeurer plus longtemps sous le joug de ces imposteurs qui désacralisent jusqu’à la conception même de l’engagement.

D’autre part, cette mise en lumière des « connus » au détriment des « reconnus », a brouillé les pistes. En d’autres termes, le vedettariat a tiré l’Art par le bas car il a relégué le talent au deuxième plan : être doué, c’est un bonus, non plus un moyen. Être médiatisé pour avoir été médiatisé, tel est le saint Graal postmoderne. En d‘autres termes encore, l’absence de hiérarchie est totale et le règne du marché s’en donne à cœur joie. Les faux écrivains pullulent et plafonnent en tête des ventes chaque semaine, ils sont mis sur le même pied d’égalité que Voltaire et Mauriac. Je n’invente rien en écrivant cette critique, mais elle demeure le symptôme d’une civilisation qui perd son lustre parce qu’elle est anesthésiée par ses nouveaux prophètes. Réveillons-nous ! Nous ne pouvons pas être la génération qui a porté aux nues Marc Lévy et Guillaume Musso.

L’école porte bien sûr sa part de responsabilité. Il n’y est plus question de transmettre un héritage, mais de faire émerger une conscience individuelle et autonome capable de penser par elle-même, à laquelle on apprend que finalement tout se vaut et qu’il faut se détacher des poussières du passé pour se lancer à corps perdu dans la quête de la modernité. Fadaises ! La triste réalité est là. Une nation se construit sur la culture, sur un héritage commun qu’il faut transmettre, mais tout cela a volé en éclats. Né trop vieux dans un monde trop jeune. Il faudra un miracle pour que les jeunes consciences, nées dans le moule du tout-culturel et du tout-virtuel, fassent perdurer notre tradition.

Plus que d’un réveil, c’est d’une Renaissance dont nous avons besoin.

Car ne nous y trompons pas, c’est bien la citadelle de la République qui est assiégée lorsque la culture nationale est menacée. Souvenons-nous de ces sublimes pages du Premier homme d’Albert Camus, dans lesquelles il raconte son enfance algéroise et ses souvenirs d’écolier, lorsque son professeur lui faisait faire les mêmes dictées qu’un jeune garçon qui eût vécu dans le nord de la France. Il recopiait des textes qui décrivaient l’hiver et sa neige, lui qui n’avait connu que le soleil brûlant de son Algérie. Comment peut-on imaginer aujourd’hui ce même ciment, ce même imaginaire commun, ce même -si j’ose- roman national, à l’heure de l’individu roi triomphant ? Réveillons-nous, enfin ! Le déclin n’est pas irréversible, loin s’en faut, la catastrophe est derrière nous, méditons ces erreurs, reprenons la main sur le cours des choses, la haute culture pour tous, que diable !

Plus que d’un réveil, c’est d’une Renaissance dont nous avons besoin. Cinq siècles plus tard, une réappropriation des lumières est plus que jamais nécessaire, pour en revenir à un humaniste débarrassé de ses sophistes autoproclamés. Pour cela, il faut à tout prix se plonger encore et encore dans les textes de Montaigne, d’Erasme, de La Boétie, et bien sûr, relire Rabelais.

La lettre de Gargantua à son fils Pantagruel est suffisamment connue pour s’attarder dessus, mais son message demeure fondamental à l’heure du réveil du peuple, du citoyen, et des consciences que j’appelle de mes vœux. Sans « jactance vaine », selon les termes du Géant fabuleux, il faut sortir du « temps (…) encore ténébreux et sentant l’infélicité et la calamité des Gothz, qui avaient mis à destruction toute bonne littérature », c’est-à-dire du bourrage de crâne et de l’endoctrinement fallacieux qui empêche le développement de l’esprit.

Faisons nôtre cette profession de foi humaniste, apprenons toutes les langues, diffusons les sciences, éduquons sans arrêt, les lettres, le droit, les langues, l’histoire, les sciences, que rien ne nous soit inconnu. Rendons obligatoire la philosophie dès le collège, pour que les cerveaux apprennent à se méfier et puissent acquérir un sens véritable de la réflexion.

Une conscience véritablement éclairée est le fruit d’une instruction digne de ce nom et d’une transmission réussie.

Il faudrait que cette phrase soit écrite sur tous les murs de toutes les écoles : « Acquiers-toi parfaite connaissance de l’autre monde, qui est l’homme », pour que les lumières rejaillissent sur notre civilisation évanouie. La littérature est notre Salut. C’est par elle que l’homme grandit et se découvre, c’est par elle que son âme se dévoile, que sa langue se bonifie et que sa pensée se développe. Le retour à ce que nos chers anciens appelaient les « humanités » est plus que souhaitable, afin de dépasser la seule culture de l’efficacité qui prime actuellement.

Une conscience véritablement éclairée est le fruit d’une instruction digne de ce nom et d’une transmission réussie. Notre réveil est la condition sine qua non de notre renaissance, et cela passera nécessairement par la culture et une politique menée grâce et par des citoyens de nouveau aux aguets.

Je ne regrette pas d’avoir opté pour la brièveté afin d’exposer ces quelques idées,inspirées tant par le cœur que par la raison. Cela m’a permis tout d’abord de répondre à quelques autres textes édifiants avec les mêmes armes; et, surtout, cela m’a permis de poser les germes d’une réflexion future.

A présent, je suis contraint de lâcher la main de cet opuscule et de le voir grandir ou demeurer lettre morte ; mais, quoiqu’il advienne, je demeure persuadé que nous devons nous réveiller, et que cela passe par un sursaut du « tiers-état » trop longtemps dominé par une néo-aristocratie qui l’endort et le berce dans des illusions progressistes. Mais cette première étape est vaine si elle n’est pas accompagnée d’une citoyenneté retrouvée, dans un pays souverain conduit par des dirigeants à la recherche d’un bien commun attendu par tous.

Nous souhaitons la méritocratie réelle, la diffusion encore plus large des vraies Lumières, et que cesse l’hypocrisie à tous les étages. Le citoyen n’est pas un idiot ni une cible marketing, il ne veut plus qu’on lui fasse la morale, qu’on lui répète à longueur de temps qu’il doit se taire et courber l’échine.

Face à ce mouvement, ils n’oseront.

Dostoïevski écrit sans ses Souvenirs de la maison des morts : « Oui, l’homme a la vie dure! Un être qui s’habitue à tout, voilà, je pense, la meilleure définition qu’on puisse donner de l’homme ». Il a tort. Le propre de l’Homme, c’est de nier, de se réveiller et de se révolter face à l’inacceptable, de dépasser sa simple capacité d’indignation pour s’ériger en rempart contre les mensonges, les hypocrisies et le déshonneur qui peuvent le toucher lui, sa famille, sa patrie.

Réveillons-nous.

 

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Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et pur produit d'une époque qu'il critique inlassablement.