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Jacques Sapir publie Souveraineté, démocratie et laïcité chez Michalon. Un essai à la fois historique, philosophique et politique à travers lequel l’économiste rappelle les fondements essentiels de la démocratie et de la république.

Comme nous l’avions analysé dans ces colonnes en novembre 2015, l’attaque islamiste du Bataclan a conduit le chef de l’État à enfin redevenir chef … de l’État. Cet « improbable retour de la souveraineté » qui s’est notamment traduit par l’instauration de l’état d’urgence a remis au devant de la scène juridique un élément important voire décisif dans l’histoire politique des temps modernes : la liberté.

« La démocratie en Europe a été victime d’une dérive autoritaire« .

Parce qu’en effet, de directives européennes en référendums jetés aux oubliettes, la France a complètement négligé sa souveraineté, c’est-à-dire le fondement essentiel de son régime : la République. Le peuple, depuis quarante ans, vote pour des élus qui une fois au pouvoir prennent leurs ordres à Bruxelles et à Berlin pour appliquer les mêmes réformes. Et cette propagande européiste trouve hélas de fortes accointances dans les milieux médiatiques, et il n’est plus possible de remettre en cause son hégémonie sans être réduit au discours du Front National.

Seulement, avec ce que nous avons vu en Grèce avec Syriza ou avec PODEMOS en Espagne, nous constations que la légitime critique de l’Union Européenne dépassait les clivages. Le dirigeant de PODEMOS, Pablo Iglésias, a d’ailleurs déclaré : « La démocratie en Europe a été victime d’une dérive autoritaire, (…) nos pays sont devenus des quasi-protectorats, de nouvelles colonies ou des pouvoirs que personne n’a élus sont en train de détruire les droits sociaux et de menacer la cohésion sociale et politique de nos sociétés ».

L’anomie, risque majeur pour notre république

Parce qu’il redéfinit clairement les concepts pourtant basiques permettant au citoyen de comprendre les différents enjeux socio-économiques, Jacques Sapir signe avec cet essai une analyse mordante, éclairée et salutaire. Et dès l’introduction, il indique : « De la souveraineté découle non seulement une forme d’organisation politique que l’on appellera ‘l’ordre démocratique’, mais aussi les principes permettant de comprendre comment se construisent et s’articulent les institutions, soit la légitimité et la légalité ».

« Un monde sans États-nations est un monde livré au chaos et au despotisme le plus extrême »

Mais dans le contexte européen actuel, il n’y a plus de souveraineté. En découle ce que Durkheim appelait l’anomie qui se caractérise par l’effacement des valeurs et le dérèglement social, et Sapir précise d’ailleurs à la page 176 que « Un monde sans États-nations est un monde livré au chaos et au despotisme le plus extrême », parce que sans exercice de la souveraineté, un pays n’est pas gouverné et n’est donc plus une démocratie. Encore moins une république.

En analysant les théories de Spinoza, Carl Schmitt ou celles plus récentes d’Emmanuel Todd ou de Catherine Colliot-Thélène, cet essai interroge les notions de légitimité, de légalité et de peuple sans lesquelles  il n’est pas possible d’exercer un regard critique sur le désastre actuel.

Le fardeau est-il forcément religieux ?

En invoquant le philosophe du XVIe siècle Jean Bodin, Jacques Sapir rappelle que la laïcité comprise comme distinction de la sphère privée et de la sphère publique, constitue la base d’une démocratie que la « société narcissique » qui ne jure que par l’octroi incessant de droits individuels, ne saisit plus. La laïcité comme ciment de la démocratie, soit. Jésus lui-même dans le Nouveau Testament, en déclarant  « rendre à César ce qui est à César », opère cette distinction fondamentale entre le pouvoir temporel et le spirituel. Et Benoît XVI répondra près de deux millénaires plus tard : « Ce n’est pas l’Église qui peut indiquer quelle organisation publique ou sociale il faut préférer, mais c’est le peuple qui doit décider librement des façons les meilleurs et les plus adaptées d’organiser la vie publique ». (Discours au Congrès des Juristes catholiques italiens, 2006).

« La foi et la raison sont comme deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever vers la contemplation de la vérité ».

La seule critique que nous pourrions formuler à l’encontre de cet ouvrage réside donc dans la critique de la religion, prise dans son ensemble, alors que des nuances doivent être opérées.  Lorsqu’il est écrit que « La foi n’est pas une affaire de raison », le laïcisme de Jacques Sapir se heurte au catéchisme et à ce que Jean-Paul II déclarait naguère dans son encyclique Fides et ratio : « La foi et la raison sont comme deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever vers la contemplation de la vérité ». La foi et la raison, chez les catholiques, ne sont pas antinomiques, et il est bien hasardeux de les opposer aussi brutalement. Du reste, les catholiques ont intégré la laïcité depuis de nombreuses décennies, ils ne demandent rien d’autre qu’un minimum de respect de la part des gouvernants.

Enfin, si le fait religieux et les racines chrétiennes de la France ne doivent pas être occultés, c’est bien parce que sans transcendance ni une force spirituelle qui le dépassent, l’État se trouverait comme seule entité au-dessus de l’Homme. Et l’on sait ce que l’adoration de la seule chose étatique peut provoquer comme drames au regard de l’histoire contemporaine.

Malgré ce désaccord sur la question de la laïcité, nous ne saurions que trop recommander la lecture de cet ouvrage et à plus large échelle des livres de Jacques Sapir. C’est une œuvre qui, finalement, ressemble à l’homme : patiente, intelligente, originale et diverse. Il n’y a plus qu’à espérer que ses idées sur l’Europe et le carcan de l’euro se diffusent dans l’esprit des citoyens pour que notre beau pays recouvre, enfin, sa souveraineté.

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Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et auteur de "Catholique débutant" paru aux éditions Tallandier.