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Historien, journaliste, animateur de La Marche de l’Histoire sur France Inter depuis 2011, Jean Lebrun présente aux éditions Perrin une sélection de textes des Mémoires de ma vie de Charles de Rémusat. L’occasion de (re)découvrir une conscience – parfois oubliée – du XIXe siècle ainsi que la plume d’un grand écrivain.

Charles de Rémusat, "Mémoires de ma vie"
Charles de Rémusat, « Mémoires de ma vie »

Julien de Rubempré : Dans un premier temps, pourquoi Charles de Rémusat et, surtout, pourquoi ses Mémoires ?

Jean Lebrun : Étudiant, je n’aimais déjà pas beaucoup les manuels de synthèse avec leurs formats obligés comme pour les piscines olympiques. Je préférais plonger directement aux sources. C’est ainsi que j’ai découvert Rémusat en bibliothèque universitaire. J’ai lu alors une partie de ses Mémoires en cinq volumes que Plon avait édités dans les années 1958. Jeune, j’étais plus envieux qu’aujourd’hui. J’aurais aimé avoir cette existence: un peu d’argent, pas mal de nonchalance, un peu d’action, de longues périodes d’études, barricadé derrière ses gros livres dans son cabinet…Un mélancolique, en somme, comme le sont souvent les meilleurs politiques.

JdR : Et pourquoi cette édition des Mémoires à travers des morceaux choisis ?

Jean Lebrun : Il y a peu, un ami m’a envoyé une photographie de la bibliothèque du général à Colombey : y figurent les Mémoires, mais trois volumes seulement. Le général a sans doute été interrompu dans sa méditation mais il a gardé ces livres qui lui avaient  été offerts, il est vrai par son propre éditeur, Plon…Il y a deux ans, chez Clavreuil qui allait fermer sa boutique rue Saint-André-des-Arts, j’ai pu acquérir à prix d’or l’ensemble de cette édition. J’ai l’habitude d’accompagner chaque été d’une lecture au long cours : les souvenirs d’André Salmon, le gros roman de Joseph Malègue, le « Jeu de patience » de Louis Guilloux… vous voyez le genre mais ce sont souvent les livres rares qui sont les plus grands ! J’ai donc emporté Rémusat à la montagne, dans un lieu dont le nom ne s’invente pas : Fond de France. La lecture m’a de nouveau excité. L’idée m’est venue d’en tirer une conférence que Bertrand Renouvin a bien voulu accueillir dans le repaire de la Nouvelle Action royaliste, tout près de Picpus où est enterré Rémusat. Et Benoît Yvert, directeur de Perrin et bien meilleur spécialiste de la Restauration que moi,  a accepté d’en faire une édition cursive : la forme devait en être un peu celle de la vieille collection « Les écrivains par eux-mêmes » – un jeu permanent entre l’auteur et le lecteur. Et l’idée secrète était de produire un petit livre d’intervention, presque de combat, avant la présidentielle…

Au vu des cahiers entassés par Rémusat, on ne peut s’empêcher de faire la même remarque : « Les soirées étaient longues en son château de Lafitte, en Haute Garonne !»

JdR : Pouvez-vous nous apporter quelques précisions sur l’histoire de cette édition ?

Jean Lebrun : Les Mémoires n’ont connu leur première édition que très tardivement : 1958, alors que leur auteur  était mort depuis 1875. Ce n’est pas que sa famille n’était pas attachée à son souvenir mais elle avait procédé par ordre : elle avait d’abord pris soin des souvenirs si brillants de Claire, la mère de Charles, dame d’honneur de Joséphine, avant de passer à ceux du fils. Qui plus est, la descendance directe s’était interrompue assez rapidement. C’est une petite nièce de Charles qui travailla donc avec le professeur Pouthas pour l’édition de 1958.

JdR : Pourquoi si tard ?

Jean Lebrun : L’explication de la publication tardive tient aussi à l’ampleur du texte. Quand Camus reçoit Le jeu de patience, l’énorme pavé de son ami Louis Guilloux, il ne peut s’empêcher de dire : « Les nuits sont longues à Saint Brieuc ». Au vu des cahiers entassés par Rémusat, on ne peut s’empêcher de faire la même remarque : « Les soirées étaient longues en son château de Lafitte, en Haute-Garonne !» Et encore Pouthas a-t-il retranché le tiers peut-être du texte dont la maison Plon peina d’ailleurs à achever la publication.

Signalons qu’une des fiertés de Rémusat fut d’avoir siégé au jury de la première agrégation de philosophie.

JdR : Quand Rémusat a-t-il commencé à écrire cette oeuvre ?

Jean Lebrun : Ce n’est que tardivement, et presque gratuitement, quand l’action lui étant interdite par le Second Empire, Rémusat s’assit à sa table pour rédiger ses mémoires. A ce moment-là, il témoignait pour il ne savait quel avenir. En revanche, quand il était acteur politique, il faisait du mot un maître,  doté d’un vrai pouvoir sur le présent. Il tenait donc à la publication immédiate de ses textes d’ordre philosophique, historique et littéraire. Que ceux-ci n’aient pas connu de rééditions au XXème n’est pas si étonnant et ne l’aurait pas surpris. L’école rationaliste et rassembleuse à laquelle il appartenait et qui allait de Jouffroy à Cousin ne pouvait avoir de postérité revendiquée puisqu’elle avait fixé le cadre. Sans elle, la philosophie ne serait pas ce qu’elle est en France ; c’est elle qui a ménagé la place de Platon dans l’enseignement secondaire et universitaire dont elle a aussi aménagé les formes ; elle a à ce point fixé le décor qu’on ne le voit plus. Signalons qu’une des fiertés de Rémusat fut d’avoir siégé au jury de la première agrégation de philosophie.

Tocqueville se méfia  longtemps de Rémusat parce qu’il n’avait aucun confiance en Thiers puis le courant de sympathie qui aurait pu les rapprocher de suite fut le plus fort.

JdR : Où peut-on le situer, politiquement ?

Jean Lebrun : Il fut proche de Guizot et de Royer-Collard pendant la Restauration puis il s’éloigna d’eux.  Si les circonstances politiques le rapprochèrent ensuite de Thiers au point que celui-ci l’appelait son compagnon d’armes, il n’avait pas réellement d’estime pour lui. Le contemporain qu’il admira de plus en plus, ce fut bien Tocqueville. Un mélancolique, lui aussi, qui mettait les idées au premier plan de la vie politique et pensait que l’observation des mœurs devait précéder l’établissement des institutions. Tous deux étaient députés ensemble dans les années 1840 ; Tocqueville se méfia  longtemps de Rémusat parce qu’il n’avait aucun confiance en Thiers puis le courant de sympathie qui aurait pu les rapprocher de suite fut le plus fort. Le Second Empire fut peut-être la période la plus belle de leur amitié. Chacun avait dû se retirer sans sa chacunière, Rémusat en Haute-Garonne, Tocqueville dans la Manche mais l’un et l’autre ne voulaient pas désespérer de l’avenir des libertés publiques. Rémusat fit de « L’Ancien régime et la Révolution » un compte-rendu dans la « Revue des Deux Mondes » dont Tocqueville disait qu’il était le plus juste de tous. Ces deux-là faisaient la paire, avec davantage de puissance et de clarté chez Tocqueville, davantage d’empathie et de disponibilité chez Rémusat.

JdR : Pouvez-vous nous renseigner sur son rapport avec ses contemporains littéraires (les plus capitaux, Larmartine, Hugo ?), a-t- il eu une influence ?

Jean Lebrun : L’entre- soi académique – les Sciences morales et politiques plus encore que les Quarante- suffisait au petit milieu choisi des libéraux qu’on appela sous la Restauration les Doctrinaires et dont on disait qu’il pouvait tenir sur un canapé. Pour eux, l’union de la politique et de la littérature se faisait sans les romantiques. Stendhal et Balzac n’étaient pas non plus les bienvenus. L’entre-soi académique – les Sciences morales plus que les Quarante- leur suffisait. Ce 25 mars, on a dispersé la bibliothèque de Barante : Césarine de Barante était aimée de Rémusat qui était néanmoins apprécié de son mari, Prosper. Chez eux, les grands auteurs auxquels nous identifions le XIXème sont peu présents. Je ne sais comment était composée la bibliothèque de Lafitte mais il y a fort à parier qu’elle pratiqua les mêmes exclusions. Rémusat, de plus, n’ayant guère d’ego,  détestait ceux qui se dissimulaient derrière le leur. Le génie le gênait, qu’il fût celui de Chateaubriand ou de Victor Hugo. Grand praticien de la chanson, l’ayant apprise dans les caveaux de Paris ou dans les auberges de campagne, il préférait la gloire de Béranger. Seul Lamartine bénéficiait de son indulgence ; l’assiduité qu’il manifestait à la Chambre après y avoir été élu presque par hasard n’y était pas pour rien.

Kim Kardashian se fait voler ses bijoux, personne ne se demande par quelle contribution au bien commun elle les acquis et on rameute toutes les polices. La société libérale selon Rémusat  se préoccupe au contraire de la solidarité entre ses membres et vit dans une certaine frugalité.

JdR : Au final, quel serait son héritage politique ? Il serait bien difficile de le ranger dans une case précise avec notre grille d’aujourd’hui …

Jean Lebrun : Polybe pensait qu’à un régime mixte succédait un autre régime mixte. Sans doute Rémusat l’a-t-il lu mais, né avec la Grande Révolution, il savait qu’il fallait se tenir prêt à en voir d’autres. Il participa de très près, à la pointe du groupe des journalistes libéraux, à celle de 1830. Juillet eut pour lui les mêmes qualités que pour Michelet : sans commettre d’excès, les Trois Glorieuses récapitulaient l’histoire antérieure et préparaient le futur. 1848 lui parut en revanche funeste parce que le régime de Juillet ne méritait pas selon lui une telle fin. Mais ce qui est plus intéressant à noter aujourd’hui, c’est l’absence, cher lui, de l’idée de sécurité.  Aujourd’hui, nous sommes dans une société libérale/autoritaire : d’un côté l’exaltation de l’excellence, de la concurrence entre les meilleurs et, de l’autre,  la demande de portes blindées. Kim Kardashian se fait voler ses bijoux, personne ne se demande par quelle contribution au bien commun elle les acquis et on rameute toutes les polices. La société libérale selon Rémusat  se préoccupe au contraire de la solidarité entre ses membres et vit dans une certaine frugalité. L’État doit assurer la sûreté de la propriété mais si, d’aventure, une révolution survient, à chacun de s’engager, au péril de sa fortune voire de son existence. Rien n’est plus détestable que les lois d’urgence qui, au prétexte de sauvegarder les libertés personnelles, les ruinent. La sécurité n’est pas déléguée à des agents spécialisés, la sureté est exercée par les membres de la Garde Nationale – le mot n’est pas entendu comme il l’est en 2017 par ceux qui l’accommodent à leur façon.

JdR : Évoquons à présent votre travail d’auteur et d’historien : comment avez-vous procédé pour sélectionner ces textes ? Il s’agit d’une œuvre autobiographique assez colossale.

Jean Lebrun : Mon édition est subjective. J’ai retenu bien sûr les morceaux de bravoure : les portraits de Talleyrand et de La Fayette qu’il a approchés de plus ou moins près, celui de Louis-Philippe, les récits des révolutions. Mais ce qui témoigne de son art de vivre, tout d’élégance et de pudeur,  m’a retenu aussi. Il y a une grande part de féminin chez Rémusat et il excelle dans l’aquarelle. Emmanuel de Waresquiel a transcrit les chapitres manquants dans l’édition Pouthas qui reposent, jusqu’ici inédits, aux Archives nationales. Il assure que les choix du bon professeur étaient eux aussi très déterminés par sa psychologie et qu’on apprendrait  beaucoup de ce qu’il a dédaigné. J’ai conçu ma petite version de poche comme un viatique à l’usage de la période de décomposition politique que nous vivons. Une période plus favorable pour l’édition scientifique et le comportement civique  permettra peut-être d’avoir la vision d’ensemble : ce sera enfin la fresque du bon gouvernement.

Il n’est plus un écrivain, plutôt un scripteur, toujours intéressant d’ailleurs mais de plus en plus marqué par l’amertume.

JdR : Le passage sur le Second empire est d’ailleurs peu présent. N’est-ce pas malgré tout un manque pour saisir la différence avec la monarchie de Juillet ?

Jean Lebrun : Si j’ai été court sur le Second Empire, c’est que Rémusat, jusqu’au desserrement du régime, se tient en retrait : il déteste, sous le règne de Badinguet et de Falbala Ière, l’extension du domaine du luxe qui coïncide avec la répression des libertés. Une fois reprise sa lutte électorale en Haute-Garonne, avec son fils à ses côtés, il prend moins le temps de rédiger soigneusement. Au bout d’un moment, les Mémoires n’en sont plus vraiment. Après la défaite de 1870, quand Thiers l’aspire de nouveau dans ses filets et qu’il redevient même ministre, il ressemble de temps en temps ses notes mais ne rédige plus davantage. Il n’est plus un écrivain, plutôt un scripteur, toujours intéressant d’ailleurs mais de plus en plus marqué par l’amertume.

Je l’ai donc alors résumé plutôt que cité. A dessein : le projet de Rémusat me paraît davantage « présent » que son amertume.

JdR : Enfin, question inévitable : même s’il est insaisissable, où pouvons-nous « classer »Rémusat ? Son refus du matérialisme politique le classe malgré tout dans une tradition intellectuelle de droite …

Jean Lebrun : Je ne sais si la droite se caractérise d’abord par son refus du matérialisme historique. La définition qui me semble la moins fausse est celle du philosophe italien Norberto Bobbio – qui en venait. A droite, disait-il, on cherche d’abord ce qui distingue les hommes entre eux ; à gauche, ce qui leur est commun. A cette aune, je ne sais comment classer Rémusat. Il appartenait à ce groupe de doctrinaires qui dans l’exercice de la vie politique, valorisait les capacités mais, finalement élu aussi au suffrage universel en 1848, il en acceptait les conséquences.

Peut-être faudrait-il le définir sur une échelle géographique. C’était, en France, un partisan du modèle britannique. En tout cas, il se situait à l’opposé exact du langage qui nous submerge aujourd’hui : le peuple ne serait qu’un, un parti seul pourrait prétendre le représenter, que dis-je, l’incarner ; les oppositions qui ne pourraient bientôt plus s’exprimer ne seraient que l’expression d’interêts particuliers…  Quand on lit Rémusat, on a au contraire l’impression de parcourir une de ces institution d’impartialité dont nous avons un besoin pressant.

Liens

Les Mémoires de ma vie de Rémusat, sur le site des éditions Perrin

La page de la Marche de l’histoire, sur France Inter

Charles de Rémusat, grand témoin du XIXe siècle (Nouveau Cénacle)

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Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et pur produit d'une époque qu'il critique inlassablement.