Jean Lebrun publie aux éditions Perrin une sélection de textes issus des Mémoires de ma vie de Charles de Rémusat (1797-1875). Orléaniste puis républicain sur le tard, il a traversé le XIXe siècle et a su le restituer avec ces textes qui demeurent d’une rare acuité pour le saisir, le comprendre et le mettre en perspective. 

Charles de Rémusat a été homme politique, journaliste, philosophe et aussi écrivain. Ses Mémoires en sont la preuve : il a été le mémorialiste d’une époque et ce n’est sans doute pas pour rien que François Furet le comparait volontiers à Saint-Simon. « Ma vie a été accidentellement intéressante », confessait-il modestement.

Si son arrière-grand-oncle, Vergennes, a été ministre des Affaires étrangères de Louis XVI, Rémusat n’est pas issu d’une grande famille et sa joie de voir revenir les Bourbons sur le trône n’en est que plus frappante : « Pour moi, au bruit des clairons de l’ennemi, ont retenti les premiers mots de liberté ». Le jeune comte, à l’image d’un Chateaubriand, est enthousiasmé par cette monarchie et par cette Charte qui promet des lendemains libres.

« Or qu’est-ce qu’une assemblée parlementaire sinon une plage où les galets se polissent et s’arrondissent les uns les autres ? »

Mais c’est en 1830 qu’il entre pleinement en politique en devenant député. « A quels spectacles, dans ce siècle, Paris n’a-t-il pas assisté ? »se demande-t-il pendant la révolution de juillet. C’est ainsi qu’il se lie avec Thiers dont il livre dans ces Mémoires plusieurs portraits remarquables. Guizot, Tocqueville, Casimir Périer ou les Delessert et leur fameux salon traversent ces pages consacrées à la monarchie de Juillet au cours de laquelle Rémusat ne cesse pas d’être un « intellectuel » avant l’heure. Jean Lebrun note ainsi : « Or qu’est-ce qu’une assemblée parlementaire sinon une plage où les galets se polissent et s’arrondissent les uns les autres ? Et, pour être homme de Chambre, il est bon d’être homme de salon (…) En authentique libéral, il préfère l’influence au pouvoir ».

La rupture de 1848

Les évènements de 1848 ont avant tout bousculé la scène artistique et politique de l’époque. Sur les barricades, les vestes se retournent, souvent avec sincérité (Victor Hugo en est à cet égard l’exemple le plus savoureux) et le parfum de liberté qui émane  de cette révolution constitue l’acmé du romantisme français. Lamartine, le poète devenu ministre des Affaires étrangères après avoir loué la monarchie de Juillet, prend alors un autre chemin que Rémusat.

« Cessez d’exhorter la France à tout sacrifier au goût du bien-être, à l’amour d’une prévoyante tranquillité ».

Jusqu’au bout, en plein coeur de ces émeutes qu’il décrit si bien, Rémusat ne voit pas la République advenir. Il se voit même comme un recours : « Un gouvernement dont je serais la gauche suffisait-il à la situation ? ». Vînt la chute de Louis-Philippe et ses regrets : « C’est notre disposition intérieure, c’est l’inertie de notre volonté qui m’humilie quand j’y pense ». Il siégera désormais avec les conservateurs. Tout s’enchaîne ensuite : de nouvelles colères populaires, le général Cavaignac puis Louis-Napoléon, le coup d’Etat et la peur des arrestations. Un siècle de poudre, de lyrisme et de barricades.

Les Mémoires de ma vie de Rémusat ont été trop longuement et injustement ignorées du grand public. Bien de ses exhortations devraient être méditées par les hommes politiques d’aujourd’hui, et en particulier celle-ci : « Cessez d’exhorter la France à tout sacrifier au goût du bien-être, à l’amour d’une prévoyante tranquillité ; ne lui prêchez pas l’indifférence aux grandes choses, l’oubli des nobles pensées, la morale des intérêts, le matérialisme politique ». Charles de Rémusat est un témoin capital du XIXe siècle.

Liens : 

Mémoires de ma vie, à découvrir sur le site des éditions Perrin

Les Essais de philosophie de Rémusat, à lire sur Gallica 

« Une gloire de l’avant-dernier siècle », à lire dans La Croix 

mm

Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et pur produit d'une époque qu'il critique inlassablement.