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George Eliot (1819-1880) incarnait au XIXe siècle la quintessence du roman victorien, avant d’être quelque peu éclipsée par la postérité.  Jane Austen ou les soeurs Brontë  voire Mary Shelley ont pris le devant sur celle qui, pourtant, a influencé voire révolutionné les lettres britanniques. La parution en Pléiade des oeuvres de George Eliot est une occasion de mettre en lumière un écrivain hors du commun.

Il est des noms d’auteur qui constituent à eux seuls une énigme. Il est des auteurs qui évoquent tout un pan de l’histoire d’un pays, d’une atmosphère, d’un art de vivre. Le pseudonyme emprunté par Mary Ann Evans relève du mystère, que le temps ne parvient toujours pas à élucider, si ce n’est l’antienne « sandienne » du nom masculinisé pour être prise au sérieux. Férue de langues étrangères dès son plus jeune âge, passionnée de Spinoza ou de Feuerbach qu’elle traduit, George Eliot a pourtant conquis l’Europe par ses nouvelles, ses articles, ses romans et ses poèmes par la seule force de son génie.

Pourquoi George Eliot, qui émerveillait entre autres Marcel Proust et qui, selon Alain Jumeau dans sa préface, «  fut célébrée comme le plus grand romancier anglais contemporain », aurait-elle eu besoin de pareil artifice pour conquérir tout un continent grâce à sa plume ? George Eliot est l’écrivain qui détruit tous les clichés, y compris ceux attenants au roman victorien.

Il est certes question dans Middlemarch (paru entre 1871 et 1872) et surtout dans Le Moulin sur la Floss (1860) de landes anglaises battues par la pluie, de cheminées qui crépitent le soir en hiver, de thés brûlants et de passions réfrénées par la morale de la bonne société. Les romans de Jane Austen n’échappent pas non plus à ces stéréotypes, mais, comme le samovar dans les romans de Tolstoï ou les ivrognes géniaux chez Dostoïevski, le décor canonique est semblable au fond d’une toile de peinture : il sert à mettre en lumière l’âme qui se déchire.

George Eliot et l’art du portrait

Selon Mona Ozouf, l’oeuvre d’Eliot est un « plaidoyer pour la beauté des vies ordinaires ». Si Le Moulin sur la Floss raconte la vie d’une famille propriétaire d’un moulin et la volonté de revanche de Tom, le fils qui veut reconquérir la fortune familiale, sur fond de chassés-croisés amoureux, Middlemarch narre les destinées aussi variées que complexes des familles des Midlands, accrochées aux traditions de l’anglicanisme, enracinées dans une campagne anglaise qui se transforme au fur et à mesure de l’industrialisation. Les clergymen côtoient Tertius Lydgate, le docteur naïf ou Bulstrode, le banquier méthodiste et tant d’autres personnages d’une foisonnante galerie.

Un livre chorale donc, qui nous plonge dans les méandres de la société de province, dans lesquels nous devinons Balzac et son cortège de mariages désastreux et de mensonges mortels. Grâce à la finesse de son écriture et à son talent pour épouser la conscience de ses personnages, George Eliot embarque le lecteur dans un chef d’oeuvre de modernité incomparable.

Marcel Proust, avec qui elle partage l’admiration pour John Ruskin, écrit à son propos : « L’Allemagne, l’Italie, bien souvent la France me laissent indifférent. Mais deux pages du Moulin sur la Floss me font pleurer ». Les larmes de Proust constituent, bien plus encore qu’une émotion esthétique, une marque de leur filiation littéraire qui nous amène finalement à cette interrogation : Marcel Proust aurait-il pu retrouver le temps perdu sans George Eliot ?

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Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et auteur de "Catholique débutant" paru aux éditions Tallandier.