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Il est des constats sur l’Homme qui peuvent paraître à bien des égards impitoyables ; celui selon lequel nos actions, à nous tous, ne visent que notre propre bonheur ou à l’empêchement d’une peine, en constitue assurément un. Les penseurs de tous bords et de toutes les époques semblent en effet être unanimes sur cette forme d’égoïsme humain. Doit-on pour autant fonder nos modèles de sociétés, sans sourciller, à partir de ce chacun pour soi prétendument irrémédiable ?

Que ce soit chez Pierre Kropotkine dans sa Morale anarchiste (1889), en passant par Blaise Pascal dans son Apologie de la religion chrétienne (1670), mais aussi chez les libéraux, au premier rang desquels il faut mentionner Adam Smith et sa Richesse des nations (1776), nous retrouvons dans leurs œuvres (toutes trois représentatives de courants de pensée radicalement différents) ce postulat d’après lequel les hommes et les femmes agissent naturellement selon une sorte d’égoïsme. Il apparaît cependant essentiel que nous distinguions les solutions radicalement différentes élaborées et prônées par ces philosophes pour étayer l’idée qu’ils se faisaient d’une société harmonieuse.

Kropotkine et l’élan naturel de chaque espèce vers ce qui la préserve

D’une part, nous trouvons dans la voie empruntée par l’anarchisme social (à la différence de l’anarchisme individualiste des libertariens) une réitération systématique du primat, dans la conscience humaine, de la conservation de l’espèce et donc de ce qui est naturellement utile pour la société.  Kropotkine affirme en effet que « rechercher le plaisir, éviter la peine, c’est le fait général (d’autres diraient la loi) du monde organique. C’est l’essence même de la vie. Sans cette recherche de l’agréable, la vie même serait impossible. L’organisme se désagrégerait, la vie cesserait ». Cette tendance, de plus, n’est pas attribuée seulement aux êtres humains mais à l’ensemble des espèces vivantes. C’est pourquoi il invite à réfléchir sur les effets concrets de ce souci naturel de préservation, lesquels varient de culture en culture, d’une période de l’évolution de l’espèce à une autre.

Pierre Kropotkine : « La distinction entre l’égoïsme et l’altruisme est donc absurde à nos yeux. »

Ainsi explique t-il que s’il devait apparaître inexorable, par exemple, de manger son père ou sa mère pour survivre dans les premiers âges de l’humanité, ce n’est évidemment plus le cas aujourd’hui. Il précise plus loin que « jamais, à aucune époque de l’histoire, ni même de la géologie, le bien de l’individu n’a été opposé à celui de la société. (…) La distinction entre l’égoïsme et l’altruisme est donc absurde à nos yeux. C’est pourquoi nous n’avons rien dit, non plus, de ces compromis que l’homme, à en croire les utilitaristes, ferait toujours entre ses sentiments égoïstes et ses sentiments altruistes. Ces compromis n’existent pas pour l’homme convaincu. ». La définition du bien et du mal, de fait, se conjugue selon lui à la vigilance des représentants d’une espèce – et par extension d’une société – d’agir en fonction de ce qui est utile pour elle, de faire ce qui est nécessaire pour qu’elle se perpétue.

Le « noble » calcul égoïste des libéraux

Dans cette configuration, l’amour, la solidarité et la paix ont toute leur place et donnent de la morale une toute autre vision que celle entretenue par les libéraux, utilitaristes et consorts qui la considèrent soit comme une noblesse individuelle, si et seulement si elle ne cherche pas à s’imposer à la morale des autres monades l’entourant, soit comme une vaste hypocrisie sociale. En effet, à partir de Hobbes et de son célèbre « L’homme est un loup pour l’homme », c’est, aux yeux des libéraux l’intérêt qui motive les actes des individus et la raison qui doit les guider pour satisfaire leur intérêt propre et au détriment des autres, concurrents. C’est pourquoi l’honnêteté ou le fait d’être digne de confiance, par exemple, ne constituent rien de plus que des façades utiles aux marchands ou aux entreprises évoluant dans une société libérale, nécessaires à l’entretien de leur image et de leur réputation.

« Dans la suite logique de ce classique argumentaire libéral, il s’agira plus tard de revendiquer pleinement les vertus d’un « égoïsme rationnel » comme le fondement majeur de la société harmonieuse. »

Adam Smith l’écrit noir sur blanc dans ses Considérations sur la richesse des nations à propos des marchands de toutes sortes : « (…) comme leur intelligence s’exerce ordinairement plutôt sur ce qui concerne l’intérêt de la branche particulière d’affaires dont ils se mêlent, que sur ce qui touche le bien général de la société, leur avis, en le supposant donné de la meilleure foi du monde (ce qui n’est pas toujours arrivé), sera beaucoup plus sujet à l’influence du premier de ces deux intérêts, qu’à celle de l’autre. » Dans la suite logique de ce classique argumentaire libéral, il s’agira plus tard de revendiquer pleinement les vertus d’un « égoïsme rationnel » comme le fondement majeur de la société harmonieuse selon les objectivistes, regroupés autour de l’auteure américaine Ayn Rand (1905-1982) – et deviendront les précurseurs du libertarianisme tel que le prêche aujourd’hui un Gaspard Koenig.

L’exercice de l’humilité chrétienne proposé par Blaise Pascal

Faute d’encourager à notre époque et dans nos pays occidentaux une quelconque forme de règles morales, il peut aujourd’hui être admis que le fait d’accomplir un banal acte de solidarité (par exemple laisser, dans le bus, sa place assise à une femme âgée) soit considéré comme étant uniquement égoïste.  C’est pour ressentir une dose de fierté personnelle ou bien entretenir son amour-propre …  et rien d’autre. Un comble dans une civilisation qui prétend que sa culture est « héritière des valeurs chrétiennes ». A cette profusion d’un égoïsme qui, sous couvert du gouvernail de la raison, serait le moteur de l’harmonie sociale (Adam Smith), l’apologétique chrétienne de Blaise Pascal oppose un tout autre regard sur la maîtrise possible de ce penchant humain : « Il faut tendre au général, et la pente vers soi est le commencement de tout désordre, en guerre, en police, en économie, dans le corps particulier de l’homme. »

Blaise Pascal : « La nature de l’amour propre et de ce moi humain est de n’aimer que soi et de ne considérer que soi. »

Car si le moraliste clermontois établit à peu de choses près le même constat sur notre égoïsme que les philosophes précédemment cités : « La nature de l’amour propre et de ce moi humain est de n’aimer que soi et de ne considérer que soi. » (Amour Propre) le moi lui apparaît en revanche détestable à bien des égards, et lui offre même une énième occasion de révéler dans ses Pensées un aspect de la vanité de l’Homme. L’augustinien Pascal ne se résigne pas sur cet aspect de la nature humaine, réservant pour ce moi misérable une place autrement plus humble et plus noble que celle de l’effusion, à savoir celle au sein du corps mystique : «  (…) comme nous ne pouvons aimer ce qui est hors de nous, il faut aimer un être qui soit en nous, et qui ne soit pas nous. Et cela est vrai d’un chacun de tous les hommes. Or il n’y a que l’être universel qui soit tel. Le royaume de Dieu est en nous. Le bien universel est en nous, est nous-même et n’est pas nous. » (Pensées diverses).

En effet, il faut selon lui cultiver en soi l’idée d’être un membre faisant partie d’un ensemble, d’un corps. Cela passe évidemment en premier lieu par l’existence d’une morale commune, établie à partir de Jésus-Christ. En définitive, il n’est décemment pas admissible de laisser le monopole de la vérité « objective et rationnelle » au présupposé libéral selon lequel l’égoïsme est inhérent à la nature des hommes et des femmes et que l’intérêt personnel doit par conséquent définir, dans nos sociétés, l’orientation et la teneur des rapports entre individus.

Pour conclure, il convient de citer Kropotkine et de revendiquer avec lui que « l’humanité n’a jamais manqué de ces grands cœurs qui débordaient de tendresse, d’esprit ou de volonté, et qui employaient leur sentiment, leur intelligence ou leur force d’action au service de la race humaine, sans rien lui demander en retour. » Entretenons l’espérance de ce tout autre postulat, que l’Histoire a rendu lui aussi irrémédiable.

Elliot Serin

Elliot Serin

Né en 1995 dans la Nièvre et vit actuellement à Lyon. Il écrit des textes littéraires pour la petite revue Pergola qu'il a fondée en 2016. Il publiera ses premiers vers dans la revue Recours au poème dans le numéro de juillet 2018. Par ailleurs, il contribue au site Scruteur pour donner son point de vue sur l'actualité.