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Les éditions Perrin rééditent la biographie de Chateaubriand, écrite par Ghislain de Diesbach en 1995. Un livre incontournable pour saisir les splendeurs et les misères d’un écrivain tout à la fois fantasque et insaisissable.

Peu d’hommes ont bâti leur propre tombeau. Chateaubriand (1768-1848) l’a fait au sens propre et figuré : en faisant construire sa tombe sur le Grand Bé d’une part, pour écouter cette mer dont « le bruit berça (s)on premier sommeil », et en écrivant Les Mémoires d’Outre-ombe. Cette bouteille à la mer jetée à la postérité ne connaît presque aucun équivalent littéraire, tant le style et la profondeur historique imprègnent chacune de ses lignes et, pourtant, les contempteurs du flamboyant vicomte s’en donnent à cour joie. Au cours de cette impressionnante biographie de Ghislain de Diesbach, l’auteur n’est jamais loin du sarcasme ou à tout le moins de la moquerie à l’égard du personnage Chateaubriand.

« Il exagérait tout, à en croire Diesbach, y compris sa foi chrétienne, dépassé qu’il était par l’influence du Génie du christianisme après les atrocités de la Révolution française. »

S’estimant indispensable à la France et à la monarchie, se prétendant incontournable auprès des Bourbons – qui le maintiennent à distance même après la Restauration, jugeant préférable de l’envoyer intriguer au sein de lointaines ambassades – Chateaubriand parcourt le monde et surtout les cours européennes pour entretenir son aura d’écrivain-conseiller du prince.  Il se rêvait tout à tour comme Voltaire qui avait l’oreille de Frédéric II de Prusse ou bien comme un exilé solitaire parcourant le monde, ne parvenant jamais à trouver une place digne du rang qu’il se figurait. Il exagérait tout, à en croire Diesbach, y compris sa foi chrétienne, dépassé qu’il était par l’influence du Génie du christianisme après les atrocités commises durant la Révolution française.

Chateaubriand, le plus sincère des menteurs

Le titre du livre de Michel de Jaeghere, Le Menteur magnifique (Les Belles lettres) est demeuré célèbre puisqu’il symbolise Chateaubriand tout entier. Ghislain de Diesbach démonte lui aussi chacune de ses erreurs, imprécisions, exagérations et autres non-sens (comme pour ses voyages en Grèce ou jusqu’à Jérusalem). Chateaubriand, comme nombre de ses contemporains, tombe dans le piège de la copie de souvenirs (eux-mêmes inexacts) afin de laisser penser qu’il a effectué tel ou tel déplacement. Les Mémoires sont à cet égard un prodigieux exercice d’autocélébration au cours duquel notre vicomte a toujours le rôle le plus important.

« Même s’il pressentait l’inexorabilité de la République – lorsque le peuple sera suffisamment mûr – il redoutait l’abaissement comme la dégradation du pouvoir. »

Chateaubriand ne constitue pourtant pas un affabulateur. Ses convictions sont sincères : contre voire anti-révolutionnaire, horrifié par les têtes promenées au bout d’une pique dans Paris ainsi que par les massacres perpétrés contre sa proche famille, il est jusqu’à son crépuscule un fervent défenseur de la restauration monarchique. Même s’il pressentait l’inexorabilité de la République – lorsque le peuple sera suffisamment mûr – il redoutait l’abaissement comme la dégradation du pouvoir. Infatigable défenseur des Chrétiens d’Orient, il a peut-être vu deux siècles avant tout le monde les désordres à venir au Proche et au Moyen-Orient, pressentant une conquête islamique de ces régions qui sera impitoyable.

« Chateaubriand est un monument littéraire à lui seul. Sa prose porte en elle un souffle unique, et sa vie n’en demeure pas moins palpitante malgré ses boniments. »

Il existe deux façons d’appréhender Chateaubriand : du point de vue de l’historien et de celui de la littérature. Si ses Mémoires demeurent d’une grande importance pour l’analyse historique, le texte n’en reste pas moins imprécis, voire mensonger. En revanche, Chateaubriand est un monument littéraire à lui seul. Sa prose porte en elle un souffle unique, et sa vie n’en demeure pas moins palpitante malgré ses boniments. Ghislain de Diesbach a parfaitement compris l’homme et l’écrivain, sa pensée politique, sa mélancolie, ses joies et ses peines. Il écrit finalement à son sujet : « Il jouera auprès de la monarchie déchue le rôle d’ordonnateur de sa pompe funèbre, y trouvant la volupté qu’il ressentait à Rome en méditant sur le destin des empires disparus ».

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Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et auteur de "Catholique débutant" paru aux éditions Tallandier.

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