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En lice pour la cuvée 2018 du Goncourt et du Médicis, Pauline Delabroy-Allard, auteure de Ça Raconte Sarah  nous livre les secrets de fabrication et la vision de la littérature qui se cachent derrière son roman.

 

Comment pourriez-vous qualifier votre roman Ça raconte Sarah  ? S’agit-il d’un roman d’amour ? D’un roman d’aventure ? D’un roman de combat LGBT ? D’un « Nouveau Roman » version 2018 ?

J’aime bien les quatre qualifications. Ça raconte Sarah, c’est une histoire d’amour, bien sûr, mais aussi, pour reprendre les mots d’Hervé Guibert, « Qu’est-ce que c’était ? Une passion ? Un amour ? Une obsession érotique ? Ou une de mes inventions ? » (Fou de Vincent), je crois qu’il s’agit d’une invention. Poème en prose, portrait d’une ville, dissection d’un sentiment, esquisse d’un personnage que je voulais inoubliable… il s’agit un peu de ça. 

Vous avez écrit ce roman en deux parties. La première dresse le portrait amoureux et la seconde, de style bien différent, relate le voyage de la narratrice.  Cette division est-elle le résultat de deux étapes bien différentes d’écriture ? Quelles différences avez-vous pu ressentir au moment de l’écriture entre ces deux parties ? 

Cette division est le fruit d’un désir profond qui a déterminé deux périodes d’écriture bien distinctes. Autant la première partie, qui est celle de la naissance de la passion amoureuse et du portrait du personnage de Sarah, dont la narratrice va tomber folle amoureuse, a été écrite dans l’urgence et une joie certaine, autant la deuxième partie, qui est celle de l’exil, en Italie, de la narratrice, comme si je faisais corps avec les sentiments de mon personnage, a été écrite de manière plus douloureuse, plus lente aussi. 

Pouvez-vous nous expliquer comment ce premier roman s’est-il fabriqué ? Quelle est sa genèse concrète ? Avez-vous eu des rituels d’écriture, des temps dédiés ?  Vous ne cachez pas votre rôle de mère, ni votre métier de professeure, comment trouve t-on le temps d’écrire un premier roman ? 

Il y a la vie quotidienne, la vie matérielle, qui est extrêmement pesante. J’élève ma fille seule depuis presque toujours, je suis professeure-documentaliste dans un lycée et j’aime beaucoup mon métier. Il ne reste pas tellement de temps « libre » pour d’éventuels loisirs. Mais l’écriture n’est pas un loisir, c’est une nécessité, alors je trouve le temps comme je peux et, surtout, je travaille beaucoup la nuit ou aux petites heures du matin. J’ai eu la chance, aussi, de bénéficier de « résidences d’écriture » au sens propre du terme. Par deux fois, des amis m’ont prêté leur maison. La première partie s’est ainsi écrite en partie dans un appartement à République, à Paris, qu’une amie me prêtait. La deuxième partie s’est écrite à la campagne, dans la solitude d’un endroit où je ne connaissais personne, dans une maison vide où je ne cohabitais qu’avec deux chattes et deux… poules. 

Dans Ça raconte Sarah  vous faites ce qu’on l’on peut appeler du « name dropping » ; vous égrainez tout au long du récit les noms des artistes, des oeuvres, des compositeurs que la narratrice découvre et suit. Pourquoi sont-ils si présents ? Est-ce une déformation professionnelle du professeur qui transmet, est-ce un héritage revendiqué? Un ancrage réaliste ? 

Ce qui constitue le monde du personnage de Sarah est évidemment la musique en premier lieu. Il était important que l’on puisse entendre les morceaux qui font vibrer les deux protagonistes. En regard de son monde à elle, il y a le monde de la narratrice, qui n’a rien à voir, dans un premier temps, avec celui de Sarah qu’elle va embrasser en tombant amoureuse d’elle. La narratrice est une jeune femme dont les goûts vont du cinéma de la Nouvelle vague aux récits d’Hervé Guibert. Ce qui m’intéressait, c’était de décrire la manière dont les deux mondes se percutent, s’interpénètrent, s’enrichissent l’un l’autre, aussi, font écho l’un avec l’autre. 

« On ne choisit pas la littérature, je crois que celle-ci grandit en soi comme une plante dans un bon terreau, si elle est assez aspergée de lumière alors parfois elle peut faire éclore des choses. »

À la lecture de la relation de la narratrice avec Sarah, on ne ressent pas une grande inquiétude quant à la découverte de l’homosexualité. Votre livre montre la volonté de se centrer davantage sur le sentiment amoureux que sur l’homosexualité. Avez-vous souhaité vous éloigner du sujet de l’orientation sexuelle ? 

Oh oui, ce n’est pas ça du tout qui m’intéressait en premier lieu, même s’il est plus que primordial que ça soit la passion entre deux femmes qui est décrite dans Ça raconte Sarah, que le même livre n’aurait absolument pas pu être écrit de manière hétérosexuelle. L’écriture est avant tout centrée sur le portrait d’une femme, Sarah, d’une relation, la passion, puis le portrait d’une ville, Trieste, et d’un sentiment, le désespoir. 

Pourquoi écrit-on un roman aujourd’hui ? Pourquoi Pauline Delabroy-Allard a-t-elle choisi la littérature et non le violon comme son personnage par exemple ? Pourquoi la littérature existe-t-elle encore ? 

On écrit pour sauver les beautés du monde, on écrit pour cohabiter avec son chagrin, on écrit pour se sentir en paix, comme l’écrivait Franck Venaille, un poète qui m’est extrêmement cher. On ne choisit pas la littérature, je crois que celle-ci grandit en soi comme une plante dans un bon terreau, si elle est assez aspergée de lumière alors parfois elle peut faire éclore des choses. 

Quels conseils de lecture pour les lecteurs du Nouveau Cénacle ? 

Sans hésiter un instant, La première année, de Jean-Michel Espitallier, paru en août aux éditions Inculte. Un texte sublime, auquel on pense bien longtemps après avoir refermé le livre.


Pauline Delabroy-Allard est en signature dans de nombreuses librairies et son roman, c’est certain, n’a pas fini de faire parler de lui. 

 

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Christophe Berurier

Christophe Berurier est professeur. Il aime les mots et le vélo.