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On ne lit jamais un livre de la même manière. On ne lit pas Paul Valéry comme Zweig. Et chaque lecture de Don Quichotte est unique.

Parce que la littérature renvoie à la vie, à notre passé, notre présent et puis notre avenir angoissant. Et que le passé grandit et se nourrit de nouveaux souvenirs entre deux lectures d’un roman. C’est un nouvel œil qui se pose sur une page. C’est pourquoi il est possible non pas de classifier les types de lectures possibles – cela mériterait un essai de grande envergure – mais de tenter d’en distinguer trois types. Roland Barthes, dans son magistral Le Plaisir du texte en avait retenu deux : « le texte de plaisir », qui conforte le lecteur dans ce qu’il aime, et le « texte de jouissance », qui surprend, étonne voire déroute.

La lecture bonheur : l’exemple de Victor Hugo

Et nous aurions pu citer Jack London, Balzac dans une certaine mesure ou Zola et John Fante. Ces auteurs qui rendent la lecture de leurs œuvres attractives, limpides, à la fois bouleversantes et reposantes. Victor Hugo en est l’exemple le plus frappant : on ouvre un de ses recueils de poésie pour y lire du Victor Hugo, ce qu’on attend de lui. Qu’il nous éblouisse. Respirer l’air marin. Sentir le souffle de l’Histoire. Se laisser porter dix minutes l’épaule contre la bibliothèque ou de longues semaines à dévorer ses fresques romanesques, qu’importe.

Le bonheur existe en littérature, lorsque le génie a été à la hauteur de son statut.

Victor Hugo est l’écrivain du plaisir, de l’émotion, du ressenti, du tumulte, de l’éclat. De la phrase créée pour emporter le lecteur, quitte à friser l’outrance, car on ne badine pas avec le plaisir littéraire. La lecture bonheur, c’est celle qui transporte dans un ailleurs, un spectacle à l’issue duquel l’artiste n’a pas déçu et a été magistral de bout en bout. On n’y cherche pas une « aventure de l’écriture » mais une « écriture de l’aventure » pour paraphraser Jean Ricardou, ni une thèse, ni des concepts alambiqués. Le bonheur existe en littérature, lorsque le génie a été à la hauteur de son statut. C’est bien ce sentiment qui prédomine à la lecture de Hugo, comme nous allons au Louvre pour en prendre plein les yeux, ou que nous ouvrons une bonne bouteille de vin qui nous fera certainement frémir les papilles ; et cette figure de grand homme capable de procurer le plaisir littéraire à chaque fois, il faut être Victor Hugo sinon rien pour savoir le procurer.

La lecture effort : Dostoïevski et le courage

Il est des livres que nous commençons, dont nous poursuivons la lecture, puis que nous abandonnons quelques semaines avant de nous y replonger. Dostoïevski en fait indéniablement partie et les Frères Karamazov en sont la preuve. La lecture qui nécessite de l’effort est peut-être d’ailleurs une marque du roman russe car pareil constat s’appliquerait à Tolstoï. Chacun s’accorde pour dire que Guerre et paix ou Crime et châtiment sont des œuvres exceptionnelles, mais qu’elles sont d’une rudesse qui n’a d’équivalent que le grand froid sibérien. Les longues dissertations métaphysiques dans les Karamazov provoquent la patience du lecteur, l’incitent à lire quelque chose de bien plus distrayant. Et pourtant, un indicible murmure vient toujours nous caresser l’oreille lorsque nous reposons Dostoïevski sur notre étagère, pour nous dire de reprendre l’effort, de remonter sur le traîneau et de se laisser porter par le maître, qu’importe la difficulté, qu’importe la hauteur de la montagne à gravir.

Dostoïevski se situe encore au-delà des cimes de la littérature.

Et quand nous arrivons à la fin du périple, la joie demeure autant que la surprise d’avoir dévoré un millier de pages et de ressortir de cette expérience usé mais heureux d’avoir été mis à l’épreuve. C’est pourquoi Dostoïevski se situe encore au-delà des cimes de la littérature : il est un des rares à pouvoir intimer au lecteur l’ordre de ne pas l’abandonner en cours de route, parce qu’à la différence de la lecture bonheur (qui peut se décomposer en plusieurs passages assimilables à du récit poétique), la lecture effort forme un tout cohérent, structuré, et l’ensemble du livre ne prend de la valeur qu’à l’ultime page.

La lecture perdition : à la recherche de Proust

Marcel Proust n’est ni Victor Hugo ni Dostoïevski : il se situe en eux, après eux. Si La Recherche du temps perdu nécessite bien sûr un effort et procure évidemment un infini bonheur, elle se situe bien dans cette catégorie de livres qui invitent à la perdition de soi à travers un dédale. C’est un cycle géographique, au cours de laquelle chaque strate du Moi est analysée, décortiquée, et finalement ravivée. Se perdre dans Proust, c’est se laisser aller à savourer sa phrase comme le narrateur déguste la sonate de Vinteuil à laquelle il ne comprend pas tout et finit par en apprécier l’exquise saveur ; et entrer dans La Recherche, c’est se trouver in medias res dans la chambre-mémoire de ce narrateur-géologue qui invite son lecteur dans un espace littéraire et poétique. La lecture perdition, c’est lorsqu’une œuvre est complète, qu’elle a une certaine épaisseur. La politique, la peinture, l’architecture, la diplomatie, la musique, la gastronomie : tout y passe chez Proust. Jusqu’au langage de la bonne et aux manières de la grand-mère. Une œuvre totale, pour laquelle il faut accepter de se laisser porter sans savoir où aller, où aucun repère n’est sûr, où tout n’est qu’incertitude et déploiement d’une culture singulière. C’est un labyrinthe de pages duquel on ne veut pas sortir, parce que son univers finit bientôt par supplanter le réel. Qui n’a pas rencontré une Albertine lorsqu’il était enfant ?

Bonheur, effort, perdition : cela pourrait être une justification à l’envers de la nécessité de laisser une part importante à la littérature dans son existence.

Libre à chacun donc de trouver d’autres catégories pour « ranger » les auteurs, même si finalement une grande œuvre ne peut être cloisonnée. Mais il est cependant possible, comme nous l’avons vu, de caractériser une forme de lecture, du simple point de vue du lecteur et de son épreuve tant physique qu’intellectuelle en lisant un auteur. Bonheur, effort, perdition : cela pourrait être une justification à l’envers de la nécessité de laisser une part importante à la littérature dans son existence. Car elle apprend à se perdre avec délice, à savoir s’affronter soi-même pour découvrir de nouveaux espaces possibles qui, finalement, aboutissent au bonheur. A l’apothéose.

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Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et auteur de "Catholique débutant" paru aux éditions Tallandier.