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Quelques lectures depuis la Noël 2018, à déguster sans modération en 2019 et à partager, « c’est lorsque l’ivresse n’est plus partagée qu’on devient alcoolique » (Mélanie Muller).

« Blondiner : façon d’entrer dans le monde en utilisant son cœur comme ouvre-boîte. » – Roger Nimier

« Quand je suis à jeun, je ne supporte pas le monde. Quand j’ai bu, c’est le monde qui ne me supporte pas. » – Antoine Blondin

L’état de la France appelle l’ivresse en 2019 : ivresse de la fuite tessonnienne pour échapper au triste quotidien ; ivresse gourmande de Jim Harrison, qui rappelle que le vin rouge est le meilleur fortifiant… dans la limite de deux bouteilles ; ivresse de la déambulation, au fil des pas de Christopher Gérard dans une Bruxelles pas technocratique pour un sous ; ivresse alcoolique, pour le meilleur et pour le pire, en compagnie d’Antoine Blondin ; ivresse de l’imagination, enfin, avec la contre-utopie sportive de Pierre Pelot.

Avec son Sacré gueuleton (Boire, Manger, Vivre, Flammarion, 2018), Jim Harrison remet la gourmandise à l’honneur. Recueil de ses chroniques gastronomiques données à plusieurs magazines américains, ce livre est plus qu’une simple compilation de critiques gastros. Chez Jim Harrison, l’amitié, les femmes, la nature, le vin, font toujours leur apparition à un moment ou un autre. Une vie de chroniques sur le manger et le boire comme un guide Michelin littéraire et iconoclaste, où l’amitié et la poésie priment. Le recueil doit son titre à un repas de titans qui s’est déroulé dans l’auberge de Marc Meneau à Vézelay à l’initiative de Gérard Oberlé, ami d’Harrison et écrivain cher à mon cœur. Excusez du peu, 4 services, 37 plats, 19 bouteilles de vin, 13 heures à table ! Le menu figure en annexe de cette chronique autant gastronomique que sportive !

Et de sport il en est question dans le passionnant essai qu’Alain Cresciucci consacre au Monde (imaginaire) d’Antoine Blondin (Éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2016). L’auteur, par ailleurs biographe de Blondin (Antoine Blondin, Gallimard, NRF/biographies, 2004), se livre à une réjouissante exploration littéraire de l’univers de Blondin, passionné de sport, notamment l’athlétisme et le cyclisme, dont les chroniques du Tour de France pour L’Équipe sont entrées dans la légende. Au fil des lieux et des personnages, Blondin se révèle un poète du quotidien, parsemant ses romans d’un parfum étrange à la Marcel Aymé. Ecrivain rare aussi, cinq romans, deux recueils de nouvelles, de nombreux articles pour des publications allant de Rivarol à L’Humanité en passant par L’Équipe… Cette plongée en Hussardie n’omet pas évidemment l’alcoolisme et la relation ambigüe de Blondin à l’alcool, mais lui redonne sa juste place. Cresciucci substantivise le néologisme de Nimier, blondiner, en blondinisme avant d’en fouiller les arcanes et de donner une envie furieuse de lire ou relire l’oeuvre du Singe hivernal des lettres françaises.

Entre Bruxelles et la France divisée

Si l’envie de prendre l’air vous saisit, visitez Bruxelles en compagnie de Christopher Gérard. Au fil des lieux fétiches de l’écrivain belge, offrez-vous une balade Aux Armes de Bruxelles (Éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2017), du nom d’une célèbre brasserie. Christopher Gérard nous fait découvrir sa Bruxelles, qui n’a rien de comme avec celle de l’Europe du même nom. De bonnes tables en librairies, de cafés en souvenirs personnels, en visitant les musées et en déambulant dans les artères de la capitale belge, l’auteur redonne à la ville des lettres de noblesse quelque peu ternies par la technocratie libérale-libertaire de sinistre actualité.

Enfin, Gilets jaunes contre Foulards rouges : cette actualité sociale empesée d’une France divisée, minée par le globalisme et le bobocentrisme de dirigeants économiques (les vrais dirigeants), politiques (au service des premiers) et culturels (lèchent les bottes des deux précédents contre des subventions sonnantes et trébuchantes, parce que la culture est libre) à cent lieues de la réalité de la majorité du Pays réel (pour parler comme Maurras) et de la France d’en-bas (pour parler comme Raffarin), cette terne réalité qui m’a donné envie de relire La Guerre olympique, de l’auteur vosgien Pierre Pelot (Denoël, 1980). Dans ce roman de science-fiction, l’auteur imagine un monde divisé en deux blocs : les Rouges, correspondant à l’ancien bloc communiste plus le tiers-monde ; et les Blancs, peu ou prou l’Occident plus l’Amérique latine. Les deux parties règlent les conflits tous les 4 ans lors de la guerre olympique, version fortement musclée de nos jeux actuels, se soldant par des millions de morts dans le camp vaincu, des condamnés auxquels on a implanté un mouchard dans le cerveau, et dont le salut repose sur la victoire finale qui seule peut les épargner. Cette dystopie voit des champions ultra dopés s’affronter dans des épreuves telles que le 600 mètres/pièges, le pugilat ou le lancer de haches. La philosophie de ce monde n’est pas sans rappeler le there is no alternative de Thatcher ou la vison du progressisme comme seul camp du Bien de Macron et Junker.

Voici comment l’expose un des personnages, un condamné au sort scellé à celui de son camp : « Tout le monde sait ça (…). Tout le monde l’accepte : c’est le meilleur système possible. C’est l’évidence même, n’est-ce pas ? C’est la paix sur terre, et les deux blocs « ennemis » se sont entendus, dans un élan superbe de sagesse, pour instaurer le jeu. Les deux blocs et leurs ordinateurs, leurs chefs d’État, leurs commis voyageurs de propagande, leurs agents de change, leurs industriels, leurs entraîneurs sportifs, leurs commissaires des jeux, leurs champions et leurs héros. » Composé à l’heure de la Guerre froide, ce roman vif et percutant se révèle toujours avec acuité : la globalisation financière, alliance du libéralisme et du Marché sous des oripeaux démocratiques (tant que vous pensez bien), comme seul système possible et souhaitable pour la Paix, le Bien, le Bonheur… ça ne vous rappelle rien ?

Le Librairtaire

Le Librairtaire

Historien de formation, Le Librairtaire vit à Cordicopolis. Bibliophage bibliophile, amateur de caves à cigares et à vins. http://librairtaire.fr/wordpress/