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Depuis les actes XIII  et XIV, le mouvement des Gilets Jaunes (GJ) semble encore  avoir atteint  un niveau de tension supplémentaire.

Trois éléments au moins viendraient caractériser ce phénomène d’accélération. D’abord  une violence plus accrue, du moins ressentie  comme telle  par bon nombre d’observateurs. Ensuite comme corollaire à celle-ci  des dommages humains et matériels  encore  plus significatifs. Et enfin, plus insidieuse  encore,   une  remontée de l’antisémitisme, qui  viendrait  singulièrement « polluer » le mouvement, comme ultime violence venant  heurter encore  plus profondément les esprits ? 

Mais étonnamment  face à ce regain de tension, le ministère de l’Intérieur  et les médias avaient parlé d’un essoufflement alors que les manifestants sont toujours bien présents à Paris et dans les grandes villes de la province. Certes leur nombre a décru quelque peu depuis les premiers samedis mais en revanche et cela  de manière surprenante,  le mouvement  s’ancre dans le paysage et s’affirme  comme un phénomène  durable et pérenne.

Volonté de décrédibiliser le mouvement ?

D’où cette question: de la part du gouvernement  n’y-a-t-il pas tout simplement volonté délibérée d’accréditer   la thèse de l’essoufflement conjuguée à celle de  la radicalisation ?

Pour  délégitimer ce mouvement, rien de tel, en effet,  que de diffuser  la thèse  selon laquelle, celui-ci serait le fait  de gens minoritaires, violents et radicalisés qui ne représenteraient plus l’ensemble  de ceux qui souffrent réellement , de ceux qui étaient à l’origine du mouvement le 17 novembre…?

Or, malgré cela un sondage récent  vient conforter le soutien des Français aux GJ.

Près de deux Français sur trois (64%) continuent de « soutenir le mouvement des « gilets jaunes », soit deux points de plus en un mois, et 77% (+3) jugent leur mobilisation justifiée, selon un sondage YouGov diffusé jeudi.

On joue, en réalité,  sur tous les registres de la peur.

La  violence comme la maladie infantile de ce mouvement ?

C’est pourquoi pour  discréditer les GJ, il faut tout focaliser sur   le phénomène de la  violence , comme une maladie qui colle à leur peau et qu’eux seuls  sont susceptibles  de propager chaque samedi. Certes, il ne faut pas se le cacher aussi  la violence existe , d’autant qu’un slogan fait florès pendant les manif « Qui ne casse rien n’a rien ! ». Mais son importance est largement  exagérée  et  surmédiatisée.

Ce qui compte  ce n’est plus tant sa réalité que le phénomène lui-même du ressenti  qui s’avère beaucoup  plus délétère.

En résumé on assiste à très peu de violence matérielle le samedi dernier comparé au précédent samedi que ce soit à Paris ou en  province A Paris lors de l’acte XIII,  ça été notamment le choc des images  avec des voitures brulées, une Porsche et un véhicule de Vigipirate. Et à Lyon, ce samedi avec le caillassage d’une voiture de police.

Qui plus est, on a su  tardivement que l’auteur des incendies à Paris n’avait rien à voir avec les GJ. Il s’agissait d’un casseur repéré depuis le début  par la police.  Celle-ci l’avait laissé opérer pendant tout le trajet   de la manif avant de l’appréhender une fois son « travail » terminé ?

Daniel Mermet avait parlé de cette pratique policière qui n’est pas très nouvelle : « Vieille ficelle policière, il suffit de laisser les casseurs casser, de laisser les journalistes filmer les casseurs pour le 20 Heures, et le tour est joué. Depuis le regretté Roger Gicquel, le 20 Heures sait faire peur à la France. »

Mais la véritable violence est ailleurs  comme le souligne encore fort justement  le même journaliste de « Là-bas si j’y suis » : « La casse, ce samedi, c’est à nouveau une main arrachée devant l’Assemblée nationale. Sébastien M.,  plombier, originaire d’Argenteuil, a été visé par une grenade de désencerclement GLI-F4, qui a explosé à mi-hauteur et a réduit sa main droite en charpie. La scène a été filmée en direct par plusieurs caméras. Il devient difficile de tromper le petit peuple. »

La question de l’antisémitisme

Des inscriptions antisémites ont été retrouvées au cours du même samedi de l’acte XIII. Le samedi suivant, des insultes antisémites ont été proférées à l’encontre d’Alain Finkielkraut.

La presse n’évoque tout d’abord pas de liens directs avec les GJ. On parle plutôt de liens supposés. Philippe  Marcacci de l’Est Républicain souligne d’ailleurs fort justement que « cette nouvelle poussée d’antisémitisme, nourrie par les complotistes d’extrême droite, a démarré bien avant la mi-novembre. Elle ne saurait être réduite au mouvement des Gilets jaunes ».

Dans L’Humanité, Jean-Emmanuel Ducoin fait chorus : « les responsables de ces ignominies, quels qu’ils soient, n’ont ainsi rien à voir avec la colère sociale actuelle », écrit-il à propos du « poison indigne, insupportable, qu’inoculent de lâches et vils personnages ». Sur RTL,  des voix s’élèvent faisant alors nettement référence à la responsabilité des GJ . « Ce mouvement m’inquiète », a  fait savoir  récemment Frédéric Potier, délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT, sur les antennes de cette radio.

De son côté Emmanuel Macron a dénoncé le mercredi dernier « l’augmentation insupportable » des actes antisémites, y voyant « un tour nouveau des événements liés au mouvement du 17 novembre » des GJ, a indiqué le porte-parole du gouvernement Benjamin Griveaux.

S’agissant enfin  des insultes à l’encontre du philosophe Finkielkraut, il faut éviter tout  amalgame. Certes  pour l’agresseur  le plus vindicatif , il s’agit à l’évidence  d’une attitude notoirement antisémite, l’intéressé étant connu  des services de police pour être un radicalisé de la mouvance islamiste.

Tout le monde peut porter le gilet jaune. C’est pourquoi,  on ne saurait incriminer l’ensemble des GJ pour des faits relevant d’une réelle minorité n’ayant  par ailleurs  rien en commun  avec ce mouvement revendicatif.

L’effet tsunami ?

Depuis le 17 novembre 2018 et ce malgré l’hiver, le froid et la pluie, les GJ manifestent chaque samedi. Il sont  toujours aussi nombreux et déterminés. Ce phénomène est unique dans l’histoire récente des conflits sociaux en France.

Le pouvoir politique  redoute l’arrivée du printemps et des beaux jours  et ne cesse d’appeler à  faire arrêter le mouvement . Ils craignent le pire.

Certains journaux font des projections sur l’avenir de ce mouvement proprement déroutant. Difficile en effet  pour eux d’envisager un avenir pour un mouvement qui rejette les partis politiques, qui est obsédé par l’horizontalité en refusant l’émergence de leaders ou de représentants et qui propose le RIC (Référendum d’initiative citoyenne),  qui peut s’avérer à terme être une véritable bombe nucléaire pour notre  démocratie dite représentative ?

Aucun média n’envisage un réel bouleversement car  tous pensent  que ce mouvement, soit se terminera en feu de paille,  soit  sera récupéré par le système en place.

Mais d’autres commentateurs moins nombreux, peut-être plus lucides,  voient la situation actuelle comme une phase critique qui peut se définir par une formule lapidaire: stop ou encore  ?

Avec « encore » rien n’interdit alors d’envisager des scénarios extrêmes vu la persistance du phénomène,  sa profondeur,  la détermination des acteurs et surtout de l’adhésion populaire qui n’a jamais fait défaut au mouvement.

En faisant appel à des principes de la physique et de la géologie, on peut extrapoler et imaginer   les bouleversements que ce mouvement pourrait  provoquer dans un proche avenir.

En premier lieu, le concept physique de masse critique peut être utile. En effet le mouvement des GJ par sa persistance et une possible  montée en puissance,  peut déclencher par le dépassement de  certains seuils des phénomènes irréversibles.

Ainsi la masse critique peut découler notamment  d’un nombre incommensurable  de manifestants défilant au même endroit, le même jour (par exemple  un , deux ou  trois millions de personnes défilant sur  Paris ou dix millions de personnes dans toute la France ). L’effet de cette masse sera alors  immédiatement bloquant et c’est  à ce moment-là que le pouvoir risque de basculer.

Autre analogie avec des phénomènes liés cette fois-ci à la géologie, c’est le phénomène du tsunami. Le tsunami est une onde marine exceptionnelle provoquée généralement par un séisme, un glissement de terrain sous-marin ou une explosion volcanique.

Les secousses telluriques profondes – pas toujours perceptibles immédiatement –  précédent donc  toujours le déluge. Ainsi par analogie, le mouvement des GJ par la répétition des manifestations de masse, en tout temps et en tout lieu sur le territoire national peut créer une situation rappelant les différentes ondes de choc précédant un tsunami. 

C’est pourquoi aussi Alain Duhamel  a vu juste ( pour une fois ?) lorsqu’il a considéré depuis le début que ce mouvement était atypique . « L’émergence des « gilets jaunes » est passée par des méthodes inconnues, comme les ronds-points, les réseaux sociaux : c’est complètement nouveau. Le contenu est également complètement nouveau. »

Finalement sur l’avenir  de ce mouvement atypique et totalement inédit,  nous pouvons tout imaginer. Même  l’impossible   ?

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Christian Schmitt

Critique d'art. Auteur de "l'univers de J.L. Trévisse, artiste peintre" (ed. Lelivredart 2008) et de trois autres ouvrages sur les vitraux réalisés par des artistes contemporains aux ed. des Paraiges: Jean Cocteau (2012), Jacques Villon (2014) et Roger Bissière (2016). A retrouver sur : http://www.espacetrevisse.com