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Antoine Compagnon fait paraître La Vie derrière soi aux éditions des Equateurs. Un essai d’une rare profondeur sur « les fins de la littérature ».

Nous étions nombreux, dans les années 2000, à chercher dans quel amphithéâtre Antoine Compagnon donnait cours, à la Sorbonne. Même s’il n’était pas notre professeur. Il n’avait pas la gravité ni l’austérité de ses collègues. Antoine Compagnon était l’incarnation même du plaisir de transmettre, de la joie de partager.

Nous prenions des notes sur Montaigne, Pascal ou Baudelaire sans même avoir de partiel à ce propos en fin d’année, puisque la curiosité qu’il savait éveiller suffisait, et nous dévorions dans la foulée Le Démon de la théorie que nous trouvions d’occasion chez Gibert. Son élection à la chaire de Littérature française moderne et contemporaine au Collège de France en 2006 a alors été accueillie comme une bénédiction : il allait être possible de l’écouter en dehors de toute clandestinité et même d’avoir accès à ses cours en podcasts.

« Non sans mélancolie, il délivre une méditation sur l’œuvre ultime et les derniers tremblements de la plume. »

Après avoir consacré plusieurs années à Proust, Montaigne, avant un mémorable intermède sur l’année 1966, puis la guerre littéraire et la littérature comme sport de combat, âge fatidique oblige, Antoine Compagnon a dû tirer sa révérence. Comme un clin d’oeil, sa dernière leçon a porté sur les « Fins de la littérature », c’est-à-dire la fin de vie des écrivains. L’excellent ouvrage qu’il publie aux éditions des Equateurs reprend non seulement nombre d’éléments dispensés au gré de son cours, mais en les approfondissant, non sans mélancolie, afin de délivrer une méditation sur l’œuvre ultime et les derniers tremblements de la plume.

Le chant du cygne littéraire

Barthes, dont il était le disciple revendiqué, retient d’emblée son attention, lui qui avait théorisé le « Non-Ecrire », l’oisiveté consécutive à la fin du travail de l’écrivain. Puis Poussin, Beethoven, Rembrandt se succèdent afin d’analyser le « style tardif ». Le « sublime sénile », comme libéré des contraintes et des pesanteurs du monde des Hommes, laisse enfin aller sa plume comme il l’entend.

Proust et Bergotte constituent des figures incontournables des « fins de la littérature ». Les « ultima verba » deviennent sujets littéraires à part entière, et La Mort de Virgile de Broch est une sorte de pièce à conviction à verser dans le dossier de l’écrivain-retraité confronté à sa propre finitude, qui en vient même à douter de la littérature elle-même. Une question, soulevée par Adorno comme par Mendelsohn, résonne encore plus fort à l’aune du questionnement sur la fin de l’écriture après la Shoah : « C’est le paradoxe de ces oeuvres ultimes, ambitieuses, irréprochables, pures, qu’elles se fondent sur la méfiance des mots et conduisent logiquement au silence à leur exception près ».

« La Vie derrière soi est peut-être l’essai théorique le plus personnel et le plus touchant d’Antoine Compagnon. »

Il existe autant de fins de l’écriture qu’il existe d’écrivains. Virgile aurait voulu se débarrasser de L’Enéide. Plus tard, Salinger choisira de ne plus rien publier. S’il n’est pas fauché en pleine force de l’âge (comme Roland Barthes), chaque auteur semble envisager la fin de son travail singulièrement, en préparant sa sortie comme Philip Roth qui a officialisé sa retraite en 2012 ou, à l’inverse, Chateaubriand dont le style « sublime sénile » culmine avec La Vie de Rancé.

La Vie derrière soi est peut-être l’essai théorique le plus personnel et le plus touchant d’Antoine Compagnon. Même si cela n’a pas le charme d’une prise de notes à mêmes les genoux sur un banc grinçant de la Sorbonne, la dernière leçon d’Antoine Compagnon est sûrement la meilleure. Il s’agit d’un ouvrage capital.

Merci, monsieur le professeur.

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Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et auteur de "Catholique débutant" paru aux éditions Tallandier.