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Il était difficile de traduire le jeu de mots contenu dans le titre anglais A tramp abroad (tramp : excursion à pied / vagabond).

Qu’eût-on pu trouver ? Il faudrait l’inventivité de Twain lui-même, sa facilité de jongleur à manier les langues – langues étrangères, langues inventées, ou dialectes familiers du Southwest immortalisés dans ses œuvres les plus fameuses. Tout au plus entend-on se répondre, dans la sobre proposition de Thierry Gillybœuf, le « vagabond » et « l’étranger ».

« Le souvenir que laissent l’humour et la tendresse de Mark Twain, sitôt qu’on l’a lu, ne se perdent pas ».

La traduction peut bien dispenser ses meilleurs efforts : on perd inévitablement ce sentiment de la langue qui suffit à porter une histoire, à évoquer des parfums, des bruits, un enracinement. Peut-être ne peut-on lire, mettons, Huckleberry Finn (1884) qu’en anglais. Reste que l’humour et le tragique – l’humour naissant du décalage entre l’innocence du regard du narrateur, jeune garçon, et la tragique réalité du Sud esclavagiste sur laquelle il se pose – sont inoubliables. Souvenez-vous, au chapitre XVI, de Jim, tout juste rendu à la liberté et croyant apercevoir, à la jonction des fleuves Mississippi et Ohio, la ville marquant l’entrée de l’État de l’Illinois, et donc de l’Union – le nord abolitionniste – et qui danse en s’exclamant, en son vernaculaire : « Dah’s Cairo ! ». Huck, rongé de culpabilité parce qu’il a eu le cœur d’aider un esclave noir à fuir et donc transgressé aux lois du Sud, subira l’atroce tentation, pour se racheter mais aussi pour sauver sa peau, de dénoncer son compagnon dénué au premier venu… Le souvenir que laissent l’humour et la tendresse de Mark Twain, sitôt qu’on l’a lu, ne se perdent pas.

Mark Twain et l’espace

Les Européens qui voyagent aux États-Unis espèrent les espaces, la nature sauvage mythifiée par Twain. Ici, c’est l’Américain qui vient visiter la vieille Europe, trimballant un imaginaire de châteaux et de forêts enchantées qui ne sera pas tellement démenti.

On retrouve ces deux immenses qualités, quelle joie ! dans cette narration en style de récit de voyage (Twain visite effectivement l’Europe en 1778-79) décousu, écrit au kilomètre, faisant alterner impressions, paysages, anecdotes historiques et scènes burlesques, sans oublier une série de légendes que le père de Huck Finn et de Tom Sawyer, en bon écrivain populaire, ne pouvait faire autrement que collecter soigneusement. Si les contes et anecdotes sont aussi du voyage, c’est qu’elles contribuent à l’aura quelque peu magique qui nimbe l’Allemagne et ses entours dans l’imagination de ce « touriste » plus malin qu’il n’en a l’air.

Les Européens qui voyagent aux États-Unis espèrent les espaces, la nature sauvage mythifiée par Twain. Ici, c’est l’Américain qui vient visiter la vieille Europe, trimballant un imaginaire de châteaux et de forêts enchantées qui ne sera pas tellement démenti. En revanche, les traces de l’histoire longue, inconcevable pour un américain, surprennent et fascinent Twain. Ainsi à Heilbronn, dans le Wurtemberg, le narrateur s’émeut des « sillons » laissés dans la pierre par les pieds d’enfants qui, de générations en générations – très belle image ! – se balancent à une grosse chaîne tendue entre deux poteaux. Ce vertige particulier saisit Twain au moins autant que celui causé par l’altitude alpine. Au château de Dilsberg, la vue d’un arbre âgé de quatre cents ans lui inspire cet étourdissement caractéristique de l’homme du Nouveau Monde se penchant au-dessus du puits du temps :

« Cet arbre avait été le témoin des assauts des hommes en cottes de maille – comme cette époque semble lointaine, comme il est difficile de s’imaginer que de vrais hommes se sont battus dans de vraies armures ! – et il avait connu l’époque où ces arches brisées et ces fortifications effondrées étaient une solide forteresse majestueuse, en bon état, faisant claquer ses joyeux étendards au soleil et peuplé d’une vigoureuse humanité – comme tout cela paraît relégué bien loin dans le temps – et il se dresse encore à cet endroit et il continuera peut-être de s’y dresser, en prenant le soleil et en s’abandonnant à ses rêves historiques, quand aujourd’hui aura rejoint ces jours que nous qualifions d’ « anciens ». »

Les digressions abondent, qui projettent sous les yeux du lecteur telle ou telle vue pittoresque, font le compte-rendu d’une randonnée, bref : communiquent au récit le rythme haché des conversations et de l’esprit qui, lui aussi, comme c’est souvent le cas en voyage, erre et vagabonde. L’humour s’emmêle à toutes ces divagations. Voyez comme Twain vante pour tout de bon ce qu’on appellerait aujourd’hui les « conditions de travail » des femmes à la ville :

« Par exemple, dans un hôtel, une femme de chambre a juste à faire les lits et entretenir les feux dans cinquante ou soixante chambres, apporter serviettes et bougies, et porter plusieurs tonnes d’eau en haut de plusieurs volées d’escaliers, en portant une centaine de litres à la fois dans d’imposantes cruches en métal. Elle ne doit pas travailler plus de dix-huit à vingt heures par jour, et elle peut toujours s’agenouiller et frotter le plancher des couloirs et des placards quand elle est fatiguée et qu’elle a besoin de se reposer. »

Ou plus loin, pour railler le goût immodéré des Allemands pour leur production vinicole :

« Les Allemands raffolent à l’excès des vins du Rhin. On les conserve dans de grandes bouteilles élancées et ils sont considérés comme un agréable breuvage. On les distingue du vinaigre grâce à l’étiquette. »

Ce sont de parfaits exemples de la technique caractéristique du genre humorous qui, à la différence du comic anglais et du witty français, ne s’affiche pas comme devant provoquer le rire et que Twain revendiquait comme typiquement américain (How to tell a story, 1897). L’humour tient ménage avec la veine satirique – l’auteur ne s’empêche pas d’éreinter les compatriotes « bruyants » dont il a à souffrir (ils sont quelques-uns à bayer aux nuées dans les grands hôtels et auberges allemands et suisses, parlant « au détriment de tout le monde, tout en prétendant ne parler qu’entre eux »). Il apparaît nettement que Twain, derrière des airs ahuris de touriste, ne se prend pas tout à fait au sérieux. Face au phénomène touristique, il rend large mesure « d’imposture » (Dumas, Frédéric, Mark Twain : Tourisme et vanité, Grenoble : ELLUG, 2015).

« Twain, toute sa vie, sera fasciné par la diversité des parlers, à l’image de celle des hommes ».

Impossible de ne pas évoquer les pages intitulées « L’horrible langue allemande » et publiées en appendice. L’ouvrage mériterait d’être acheté ne serait-ce que pour cette brillante et érudite démonstration philologique, dont il vaut mieux ne rien gâcher des beaux éclats de rire qu’elle fera faire au lecteur. L’humour atteint ici à des proportions irrésistibles. Laissant traîner son oreille aiguisée, et liant partie au hasard des auberges, Twain capte tous les accents, toutes les tournures : telle cette jeune anglaise se plaignant à son époux que le vin est « habsolument infâââme ». Il raille les érudits qui émaillent leurs textes de mots en langues étrangères, par snobisme ; lui-même s’y adonne avec la fantaisie la plus arbitraire, fourrant soudain un paragraphe de tous les mots français qui lui viennent à l’esprit, dont « pâté de foie gras ». Plus tard, le récit posthume Trois mille ans chez les microbes, « traduit du microbique par Mark Twain », sera parsemé de considérations linguistiques et de jeux de langues (un titre honorifique ? Twain compose en allemand le monstrueux Seinerhedurchlaustigstehochbegabtergottalmächtiger ; le mot microbique Ggggmmmdw ? « Ça se prononce », renseigne la note de bas de page malicieusement, « à peu près comme le nom Gallois Llthwbgww »). Twain, toute sa vie, sera fasciné par la diversité des parlers, à l’image de celle des hommes.

Nostalgie, proprement américaine cette fois, pour le cours lent du Mississippi, qui entraîne l’âme au songe : Twain ne résiste pas à retrouver les plaisirs de la navigation fluviale (le jeune Twain était pilote des bateaux à vapeur), dont le peintre luministe George Caleb Bingham nous a restitué l’atmosphère langoureuse. Le trajet de Heilbronn à Heidelberg, en descendant le Neckar, lui donne l’occasion d’une touchante déclaration d’amour au radeau :

« Les mouvements d’un radeau sont nécessaires ; ils sont doux, glissants, lisses et silencieux ; ils calment toute activité enfiévrée, ils apaisent toute agitation nerveuse et toute impatience ; sous son influence reposante, tous les soucis, les contrariétés et les chagrins qui harcèlent l’esprit disparaissent et l’existence devient un rêve, un charme, une profonde et tranquille extase. »

Un Vagabond à l’étranger peut donc se lire comme une apologie du vivre lent, loin des grégarismes et des circuits (« aujourd’hui, tout le monde va partout », se plaint-il), de la circulation moderne, loin de ce que Twain appelait, de façon percutante, « l’esprit pratique, l’esprit réaliste – l’esprit chemin de fer ».[1]

Liens :

Les éditions La Baconnière :

http://www.editions-baconniere.ch/livres/un-vagabond-a-letranger

Documentaire (1963, en anglais)

https://www.youtube.com/watch?v=OqqMAqoX4ow

 

[1] Trois mille ans chez les microbes, récit, Minos, Editions de la Différence, 1985, rééd. 2014.

Clément Bosqué

Clément Bosqué

Angliciste, directeur d'institut de formation, auteur de chroniques et de traductions, romancier. Fasciné par le renouvellement éternel de la matière épique, et par l'art d'écrire.

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