Le Général de Gaulle est devenu soit une figure de notre mémoire nationale soit une caution intellectuelle pour une partie de la classe dirigeante d’aujourd’hui. 74 ans après son appel du 18 juin 1940, il convient de s’interroger sur les vestiges de l’oeuvre du Grand Charles ainsi que sur ce que la science politique nous contraint d’appeler le gaullisme.

Songer à de Gaulle, a fortiori pour les jeunes générations qui n’ont connu que les errances du chiraquisme, les rodomontades du sarkozysme et la tragédie du hollandisme, c’est inévitablement verser dans une certaine nostalgie. Peu importe ici les convictions de chacun car selon l’expression d’usage « Le Général transcende les clivages », car Charles de Gaulle était non seulement un homme d’Etat mais également un lettré, comme le furent après lui Georges Pompidou ou François Mitterrand. En d’autres termes, il fait partie du rang des derniers monarques au « front éclairé », comme l’aurait écrit Victor Hugo, qui a puisé son inspiration chez Barrès qu’il reprend pour écrire la phrase liminaire de ses Mémoires : « Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France ». Il déclare également plus loin, après avoir raconté ses périples en Afrique « Je m’encourageais à la pensée de l’ardeur que suscitait la cause nationale parmi ceux qui trouvaient libres de la servir. Je songeais à ce qu’avait, pour eux, d’exaltant une aventure aux dimensions de la terre. Si rudes que fussent les réalités, peut-être pourrais-je les maîtriser, puisqu’il m’était possible, suivant le mot de Chateaubriand, d’y mener les Français par les songes » (Mémoires, « L’appel 1940-1942 », La Pente).

Il ne partage pas simplement avec Chateaubriand, ce talent de mémorialiste mais aussi cette faculté d’être à la fois un homme de plume et d’action, qui n’hésita pas à rallier Londres, l’un pour fuir les coupeurs de tête, l’autre l’occupant allemand. La classe politique d’aujourd’hui ne jure que par l’action, toujours l’action, sans pensée élaborée en amont ni vision de la France. A l’instar de Victor Hugo, Charles de Gaulle a voulu « être Chateaubriand ou rien », ce qui suppose courage intellectuel et sens de l’honneur : tout ce que 2014 renie.

L’UMP et les ultimes fossoyeurs du gaullisme

Libéralisation, financiarisation, matérialisme, individualisme, communautarisme : force est de constater que la France qui tourne le dos à l’œuvre gaullienne est une nation qui se renie.

Chaque année, ils se pressent tous pour fleurir la tombe du Général à Colombey-les-Deux-Eglises. François Baroin, François Fillon, jusqu’au tragique cortège des apôtres du modernisme lénifiant, Anne Hidalgo en tête. Leur visage recouvert de fond de teint pour avoir une certaine allure au 20 heures de TF1 masque à peine leur sourire carnassier qui n’est autre que la grimace du bourreau qui danse sur la dépouille de sa victime. L’UMP comme le PS ont dissous le gaullisme dans l’acide de la finance internationale incarnée par l’Union européenne. A ce propos, le Général n’était pas ce que l’on qualifierait aujourd’hui, un souverainiste. Il était partisan d’une Europe resserrée, pour faire face aux deux blocs américain et russe, comme il le confie à Alain Peyrefitte : « Ce que veulent les Anglo-Saxons, c’est une Europe sans rivages, une Europe qui n’aurait plus l’ambition d’être elle-même. (…) C’est en réalité l’Europe des Américains. L’Europe des multinationales. (…) Une Europe qui, dans son économie, et davantage encore dans sa défense et dans sa politique, serait placée sous une inexorable hégémonie américaine. Une Europe où chaque européen, à commencer par le nôtre, perdrait son âme ». (C’était de Gaulle », La France souveraine).

En se soumettant à Maastricht puis au traité de Lisbonne, en passant par la réintégration de l’OTAN, tout, absolument tout a été effectué pour placer la France sous domination de l’impérialisme américain, avec tout ce que cela implique au niveau économique et culturel. Libéralisation, financiarisation, matérialisme, individualisme, communautarisme : force est de constater que la France qui tourne le dos à l’œuvre gaullienne est une nation qui se renie. Imagine-t-on un seul instant le Général demander à Bruxelles de valider son budget prévisionnel ?

La dissolution de la France induite par le fédéralisme implique également un revers de médaille politique. En donnant à la France une constitution garantissant un exécutif fort, le Général a conféré au pays des institutions stables, après les affres de la IVe République. Mais avec le pouvoir grandissant des commissaires européens et avec la mise sous tutelle de l’Allemagne, le président français n’est à présent qu’un vulgaire sous-préfet d’une province, perdue dans un continent qui se noie dans l’euro fort et l’austérité.

Cette unité nationale qui vole en éclats

Après plus de trois décennies d’intégration et de refus d’assimiler l’Autre (le rendre « même », lui conférer un statut de français à part entière à condition qu’il s’immerge dans la culture et l’histoire de la France), nous nous retrouvons avec une société clivée.

Le gaullisme, c’est non seulement une vision de la France mais également des Français. Le Général voulait les élever au niveau d’exigence auquel il plaçait son pays et son histoire. Son obsession, peut-être illusoire, était de maintenir la France à son rang et de la faire participer au concert des nations, en refusant de choisir entre l’atlantisme et le bloc soviétique.

Référons-nous une nouvelle à ses propos tenus en privé à Alain Peyrefitte, et notamment à ce passage où il déclare : « Nous sommes quand même avant tout un peuple européen (…) de culture grecque et latine et de religion chrétienne (…) Ceux qui prônent l’intégration ont une cervelle de colibri (…) Essayez d’intégrer de l’huile et du vinaigre. Agitez la bouteille. Au bout d’un moment, ils se sépareront de nouveau » (C’était de Gaulle, I, Compagnon).  Parce que tout est lié et que la société est infiniment liée aux grands enjeux internationaux édictés par ses dirigeants, la France s’est inexorablement fracturée pour calquer l’illusoire modèle anglo-saxon reposant sur la juxtaposition des communautés. On trouvera bien ici ou là quelques agents destructeurs obsédés par la trahison de la gauche patriote et ouvrière pour oeuvrer en faveur de cette communautarisation à marche forcée – sous couvert d’angélisme antiraciste – afin de faire le sale boulot pour leurs alliés objectifs du Capital ; mais il suffit de se reporter aux récents travaux du géographe Christophe Guilluy pour saisir l’ampleur de ce phénomène qui traverse notre pays.

Après plus de trois décennies d’intégration et de refus d’assimiler l’Autre (le rendre « même », lui conférer un statut de français à part entière à condition qu’il s’immerge dans la culture et l’histoire de la France), nous nous retrouvons avec une société clivée, où chacun fait le culte de ses racines, où chacun arbore un drapeau différent. La communauté nationale, fondée en 1789 puis en 1848, par les symboles républicains – Marianne, le drapeau tricolore, la Marseillaise – comme l’a si bien analysé le regretté Maurice Agulhon (Les Quarante-huitards) est fissurée, disloquée, éparpillée.

En ce 18 juin 2014, force est de constater qu’il ne reste plus rien du gaullisme, dans sa dimension concrète. Même les institutions politiques sont un miroir aux alouettes, car le pouvoir ne s’exerce plus à Paris. En revanche, l’ambition du gaullisme, qui ne se reconnaît ni dans le jeu des partis politiques, ni dans les querelles de chapelles, ne peut pas mourir. Ne doit pas mourir. Même si les agents du nihilisme contemporain ne cessent de vouloir la faire taire, ce qu’il reste de patriotisme au fond de nos coeurs ne doit pas s’évaporer, car « la France ne peut être la France sans la grandeur ».

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Julien de Rubempré

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Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et pur produit d'une époque qu'il critique inlassablement.