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Deuxième partie de notre rétrospective de l’année 1968 et focus sur la frondeuse Tchécoslovaquie, matée par l’URSS lors d’un mois d’août brûlant.

Telle la Hongrie douze ans auparavant, la Tchécoslovaquie est mise au pas par l’URSS en 1968. L’Union Soviétique est à l’époque dirigée par Leonid Brejnev, austère communiste et pur produit du stalinisme.

Face aux desidarata d’émancipation même modestes de cet État satellite, qui appartient au glacis soviétique, le Premier secrétaire du PCUS applique sa doctrine de souveraineté limitée, véritable droit d’ingérence dans les Républiques socialistes. Ladite doctrine sera codifiée un an plus tard et (re)deviendra l’un des piliers de la politique extérieure de l’URSS jusqu’à l’effondrement du bloc de l’Est en 1989, enterrement sans fleurs ni couronnes de l’utopie communiste internationale qui précèdera de deux ans la disparition de l’Union.

En 1968, le monde est cependant plus que jamais bipolaire et les dirigeants occidentaux ne caressent pas encore l’idée d’anéantir le joug communiste. Enlisés au Vietnam dans un conflit beaucoup plus âpre que prévu, les Etats-Unis de Lyndon Johnson, en perte de prestige, ne protesteront que très timidement devant l’intervention des chars soviétiques à Prague. L’élection présidentielle à venir portera au pouvoir le républicain Richard Nixon, qui avec son « sherpa » Henry Kissinger sera partisan d’une cogestion des affaires extérieures avec l’URSS.

Propulsé à la tête de la Tchécoslovaquie en janvier 1968, avec l’assentiment de Moscou, ce qui rétrospectivement ne manque pas de sel, Alexander Dubček est un communiste progressiste. S’il n’est pas question dans son esprit de remettre en cause le rôle dirigeant du parti, ni de sortir du Pacte de Varsovie (contrairement au voeu de la Hongrie en 1956), il plaide tout de même pour une libéralisation, un recentrage sur l’idéologie, la coexistence de plusieurs tendances au sein du PCT (Parti communiste tchécoslovaque), bref un socialisme modernisé et à visage plus humain.

Les libertés et droits fondamentaux (presse, expression, réunion, circulation) doivent être défendus, le pouvoir de la police d’État doit être réduit, la planification doit être associée à l’économie de marché et la priorité ne doit plus être accordée à la seule industrie lourde.

Alexander Dubček et la tutelle soviétique

Vue d’aujourd’hui, son audace semble relative. Dans la Tchécoslovaquie bâillonné de l’époque, du mauvais côté du rideau de fer, elle suscite néanmoins un fort enthousiasme populaire. Alexander Dubček a ouvert la boîte de Pandore et la majorité de ses concitoyens se prend à rêver d’un affranchissement de la tutelle soviétique. Face à cette perspective cataclysmique pour l’URSS, fondée à craindre une contagion aux autres Républiques socialistes, mais semble-t-il à la demande expresse de la RDA et de la Bulgarie, les troupes du Pacte de Varsovie – l’Armée rouge, mais aussi les Hongrois, les Polonais et les Allemands de l’Est – déferlent sur Prague dans la nuit du 20 au 21 août. De 70 à 90 personnes, selon les sources, paieront cette intervention de leur vie.

La mécanique soviétique s’est mis en marche et brise net le rêve tchécoslovaque. Les conservateurs allergiques à toute ébauche de réforme ont gagné, à tout le moins sur le plan militaire, mais l’image de l’URSS est une nouvelle fois gravement écornée. La Tchécoslovaquie, elle, a les 2 genoux à terre. Pendant 2 longues décennies, elle ne pourra plus bouger le petit doigt.

En janvier 1969, l’étudiant Jan Palach dénonce la normalisation de la Tchécoslovaquie en s’immolant par le feu sur la place Venceslas, celle-la même  où les Pragois avaient tenté de contenir l’avancée des chars soviétiques. Ses condisciples protestaires Jan Zajíc, étudiant comme lui, et Evžen Plocek, ouvrier et ancien membre du PCT, l’imitent en février et en avril.

Ils symbolisent le drame d’un pays étouffé, cornaqué malgré lui, mais leurs sacrifices seront officiellement honorés une fois le conflit Est-Ouest achevé. Un autre dissident de l’époque, l’écrivain Václav Havel, censuré et jeté en prison à 3 reprises, véritable Nelson Mandela de l’Est, deviendra, suprême revanche, l’un des hommes forts de la « Révolution de velours » puis président de la Tchécoslovaquie et, de janvier 1993 à février 2003, président de la République Tchèque. 

Il était sans doute écrit que ces opprimés d’hier deviendraient les héros d’aujourd’hui.

Guillaume Duhamel

Guillaume Duhamel

34 ans. Journaliste financier originellement spécialisé dans le sport et l'écologie. Féru de politique, de géopolitique, de balle jaune et de ballon rond. Info plutôt qu'intox et intérêt marqué pour l'investigation, bien qu'elle soit en voie de disparition.