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Marie-Hélène Baylac publie une remarquable biographie d’Agatha Christie aux éditions Perrin. Un récit précieux pour comprendre une femme souvent bien plus complexe que les intrigues de ses célébrissimes polars.

Il est des auteurs avec qui nous avons tissé un lien particulier. Il y a Homère, que nous découvrons avec nos yeux émerveillés de collégiens et que nous relisons avec notre regard devenu adulte. Il y a aussi Molière, dont les tirades nous font éclater de rire une fois que nous avons fait l’expérience des tartuffes de notre monde ou du cocuage. Agatha Christie est de cette trempe.

Chacune de ses histoires lues avec passion dans les livres jaunes ornés d’un masque noir (c’est pourquoi les polars se disent gialli en italien) nous ramènent à l’enfance et à la frénésie d’une lecture émerveillée, souvent en cachette, le soir, avec une lampe torche sous la couette.

La lecture « adulte » d’Agatha Christie nous révèle en outre les codes sociaux de l’Angleterre d’alors, les mesquineries derrière les discours policés et les manières engoncées. Elle nous révèle surtout la noirceur de l’être humain que seul un cheminement intellectuel d’exception (dont Hercule Poirot est l’incarnation) peut déceler derrière chaque crime.

Agatha Christie : une vie pour l’imaginaire

Comme les soeurs Brontë, Agatha Christie était une enfant à l’imagination débordante. C’est peut-être un trait caractéristique propre aux Anglais, peuple qui aime les légendes et nourrir son imaginaire de récits fantastiques. Marie-Hélène Baylac retrace l’enfance de la future « reine du crime », des histoires qu’elle aimait (se) raconter jusqu’aux figures qui imprégnaient sa mythologie personnelle.

« Agatha Christie connait le succès grâce au succès du Meurtre de Roger Ackroyd, en 1926. Hercule Poirot et Miss Marple deviennent alors les personnages incontournables de son œuvre. »

Très tôt, elle compose des poèmes (genre qu’elle portera aux nues toute sa vie) ainsi que des contes. Sa vie est celle d’une jeune anglaise plutôt aisée : éducation à domicile, séjour dans les stations balnéaires et études à Paris.

En 1910, les vacances au Caire en compagnie de sa mère seront décisives : elles marqueront une nouvelle fois son esprit et par conséquent sa vie puisque l’Orient sera sa destination de voyage favorite, plus tard, en compagnie de son deuxième époux archéologue, Max Mallowan. Avant lui, elle épouse Archibald Christie en 1914. Après quelques publications peu rémunératrices, Agatha Christie connait le succès grâce au succès du Meurtre de Roger Ackroyd, en 1926. Hercule Poirot et Miss Marple deviennent alors les personnages incontournables de son œuvre.

« L’énigme Agatha »

Marie-Hélène Baylac consacre un chapitre entier à la mystérieuse disparition de décembre 1926. Blessée par les infidélités de son époux et par la fin de son mariage, puis bouleversée par la mort de sa mère, Agatha Christie disparait. La presse s’emballe. Des milliers de bénévoles recherchent même la romancière star ! Elle sera finalement retrouvée quelques jours plus tard dans un hôtel, où elle s’était présentée sous pseudonyme. Aucune hypothèse ne semble toujours tenir la corde, mais l’évènement illustre Agatha Christie : l’amour du mystère, la grande sensibilité et le caractère bouillonnant, la quête de l’intrigue et les masques à enfiler et à défaire au gré des bouleversements de la vie.

« La reine du crime est avant tout l’incarnation des bonnes mœurs britanniques : elle sait se faire discrète pour se cacher derrière ses personnages. »

Auteur prolifique, elle n’aura écrit que quelques récits autobiographiques : La Romancière et l’archéologue ainsi qu’Une Autobiographie, parue après sa mort. Le mystère, toujours le mystère, dans lequel elle se drape. C’est son aura. On peut être graphomane et surdouée tout en ne révélant presque rien de soi. Certains personnages de ses romans semblent inspirés de personnes qu’Agatha a fréquentées, plusieurs de ses romans orientaux ont sûrement mûri au cours de ses voyages avec Max Mallowan, mais la reine du crime est avant tout l’incarnation des bonnes mœurs britanniques : elle sait se faire discrète pour se cacher derrière ses personnages.

Au cours de cet ouvrage passionnant et documenté, Marie-Hélène Baylac nous plonge au cœur d’une vie hors du commun et d’un processus créatif fascinant. Dans son univers policé, les histoires de meurtre et les enquêtes constituent une échappatoire et ont finalement guidé son existence. A son sujet, Winston Churchill déclarait malicieusement :  « C’est la femme à qui le crime a le plus rapporté depuis Lucrèce Borgia ».

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Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et auteur de "Catholique débutant" paru aux éditions Tallandier.