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  L’Identité malheureuse : c’est le titre du nouvel essai d’Alain Finkielkraut, intellectuel et  ancien professeur de philosophie à l’école Polytechnique, qui paraît aux éditions Stock.

Si le titre est porteur de sens -il fait référence au débat avorté sur l’identité nationale- le contenu l’est davantage, tant par ses références que par la réflexion qui est développée.

Avant de parcourir les premières pages,  il convient au préalable de se détacher de l’image dont est affublé l’auteur. A la simple évocation du nom, suit inexorablement le terme de réactionnaire, un homme prônant le retour au passé, à des valeurs perdues qu’il considère comme essentielles et qui s’oppose à la marche en avant de l’Histoire et à ses partisans, les Modernes. Ainsi dans le paysage intellectuel français, il y aurait deux camps, celui des Modernes et des Anciens ou devrait-on dire selon les propres mots de l’auteur, « celui de l’humanité, et de ses ennemis ». Le lecteur est invité à dépouiller cet esprit de système, le complexifier, afin d’adhérer ou de s’opposer aux interrogations du penseur.

Car tout au long de l’essai, les idées sont multiples, les questions complexes, les réponses possibles absentes. L’intérêt de l’œuvre ne réside pas dans les solutions qu’il peut apporter pour dénouer les problèmes actuels, mais dans une réflexion totalisante qui fait appel à la Littérature, l’Histoire, ou encore les Sciences Humaines, permettant de comprendre au mieux les maux dont souffrirait la France.

Les nombreuses références utilisées par Alain Finkielkraut dans son ouvrage ne sont pas anodines. Elles résultent de nombreuses années de travail faites de rencontres, de lectures, de découvertes ou de redécouvertes lors de son émission Répliques sur France Culture. Depuis 2005, l’auteur a récolté de multiples citations, des extraits d’auteurs littéraires nourrissant son propos. Néanmoins certains de ses référents ne sont pas sans poser de questions. En effet, si l’auteur alterne le discours de figures passées et de figures du paysage intellectuel actuel, force est de constater qu’ils n’ont pas tous la même pertinence, ils marquent inégalement de leur empreinte nos consciences.  

Là ou le lecteur est en droit d’attendre une réflexion plus profonde et de ce fait plus aboutie, le philosophe s’évertue à répéter ces propos tenus à la télévision ou à la radio.

Aux esprits brillants d’autrefois,  leur succède un nombre restreint de penseurs modernes. Parmi les partisans de l’auteur seuls trois noms reviennent tout au long du texte : ceux de Jean Daniel, fondateur du Nouvel Observateur, d’Elisabeth de Fontenay, philosophe et essayiste française et enfin Claude Habib, professeur de Littérature à l’Université  Paris III.  Il est intéressant de relever qu’Alain Finkielkraut n’utilise que peu ou prou davantage de ses contemporains, et si d’aventure il les cite, à l’image du philosophe italien Gianni Vattimo,  c’est pour mieux s’opposer à eux. Le lecteur constate  dès lors la relative solitude intellectuelle dans laquelle se trouve le philosophe, et cela depuis la parution en 1987 de l’ouvrage qui fit son succès, La défaite de la pensée.

A ces grands noms viennent s’ajouter pêle-mêle ceux de Christian Baudelot,  François Dubet, Ulrich Beck,  Christophe Guilluy ou encore d’Olivier Donnat. Des sociologues, des économistes, des géographes. Peu de philosophes. Ces noms ont sur le lecteur l’effet d’un combat idéologique inégal, à un penseur de la totalité du monde s’oppose des chercheurs, ayant leur domaine propre. Cependant ils sont dans l’impossibilité d’avoir une réflexion globalisante, totalisante, leur pensée s’est spécialisée, morcelée, il revient  alors à l’auteur la lourde tâche de créer du lien et du sens.

Dans un premier temps Alain Finkielkraut reprend des références développées dans les médias par des opposants au vivre-ensemble, à l’image de certains journalistes. Là ou le lecteur est en droit d’attendre une réflexion plus profonde et de ce fait plus aboutie, le philosophe s’évertue à répéter ces propos tenus à la télévision ou à la radio. Ainsi l’utilisation de l’œuvre du géographe Christophe Guilluy  Fractures Françaises, ou encore le récit de la conférence de Claude Lévi-Strauss, Race et histoire -qui tend à démontrer le caractère humain et légitime de la protection d’une civilisation sur une autre- sont-elles mentionnées. Certes, les idées appartiennent à tout le monde et en ce sens elles n’appartiennent à personne, cependant le lecteur est en droit de se demander s’il est nécessaire pour l’auteur de les utiliser à nouveau. Il s’agit donc de développer une analyse plus pertinente et inédite jusque là. 

Alain Finkielkraut, afin d’appuyer ses réflexions, utilise à de très nombreuses reprises le témoignage. Il agit tel un fil rouge et est présent tout au long de l’essai. A travers le discours de professeurs, pour la plupart en Zone d’Education Prioritaire -Mara Goyet, Camille Laurens,  Aymeric Patricot pour ne citer qu’eux- nous sommes invités à partager le quotidien de ces derniers, constitué de brimades, d’incivilités dans les classes mais aussi de la passivité de l’éducation nationale pour pallier aux différents problèmes. L’auteur restitue une lettre de l’inspecteur général reçue par un professeur qui, parce qu’il porte le costume, se voit jeter de l’encre lorsqu’il est au tableau : « Je pense que vous devez examiner votre pratique pédagogique avec lucidité et un certain détachement. ». Où encore cet élève qui, à la vue de sa note interpelle « sèchement » son professeur « c’est quoi cette vieille note que vous m’avez mise ? » (Véronique Bouzou, Ces profs qu’on assassine).

Comment dès lors ne pas adhérer pleinement au discours d’Alain Finkielkraut ? Pourtant,  les divers témoignages paraissent esseulés, laissant le lecteur seul juge de sa pertinence. Là où l’auteur analyse au cours de l’ouvrage l’intérêt du dialogue, et l’art de la conversation, il ne nous fournit pas tous les éléments nécessaires pour parfaire notre pensée et, en ce sens, lui donner tout le crédit que nous sommes en droit de lui accorder. A l’entretien permettant la confrontation des points de vue, se substitue le caractère figé et imperméable du vécu. Il est alors aisé pour un lecteur sceptique, de relever le caractère partiel et partial de ces témoignages. Il apparaît comme une réalité vécue par bon nombre de professeurs mas il ne définit pas l’entière réalité, à laquelle doit s’ajouter celle de professeurs travaillant  sans moindre mal dans les établissements scolaires français.

Le recul du fait laïc au profit des religions, l’Islam en tête, est synonyme de frein à la cohésion sociale et à la mixité dans nos banlieues.

L’auteur dresse un portrait alarmant du métier d’enseignant dans les ZEP, et quand, sous la plume de Mara Goyet, il évoque un établissement « en plein centre de Paris », c’est pour faire le même constat : « là aussi le bavardage est un fléau qu’il faut endiguer sans cesse ». L’absence de relativisme et de pondération dont il fait pourtant preuve par la suite ne permet pas au lecteur de s’associer pleinement à son analyse.

Sur quoi au juste se fondent ses valeurs ? Les diverses réflexions du philosophe découlent du principe premier  qu’est la Laïcité. De la perte de vitesse de cette dernière, découlent bon nombre de conflits sociaux et moraux. Le recul du fait laïc au profit des religions, l’Islam en tête, est synonyme de frein à la cohésion sociale et à la mixité dans nos banlieues.

Prenant à témoin l’Histoire et pour référence l’ouvrage de Claude Habib,  il  développe une réflexion autour de la représentation  de la femme dans la société. Ainsi, en vertu du passé et de la galanterie française, Alain Finkielkraut déplore le manque de visibilité des femmes voilées au sein de la république : « [l’interdiction du port du voile]  devient compréhensible si on la rapporte à cet arrière-plan de la tradition galante qui présuppose une visibilité du féminin […] une visibilité heureuse, une joie d’être visible » (La galanterie Française).

Le penseur redonne ses lettres de noblesse à une notion que le présent à laissé derrière lui, à un vestige du passé qu’il tente de remettre au goût du jour. Néanmoins, l’essayiste oppose deux valeurs inégales et les place sur un même plan symbolique. La galanterie française, coutume sociale et morale qui donne à la femme les gages qui lui sont dus a, alors, la même importance, la même pertinence qu’une coutume religieuse ancestrale qui a pour fondement un texte saint. L’argument ne peut être une réponse complète à l’idée de féminité dans un islam « français ».

La mise en bière de ces valeurs coïncide avec l’émergence d’une nouvelle classe sociale et morale, et la confirmation d’une seconde qui se développe depuis les années soixante dix, celle des « bobos » et celle des jeunes. L’auteur leur consacre de nombreuses pages. En effet, selon lui « le phénomène [bobo] n’est pas anodin, on aurait tort de le prendre à la légère ». Si ces deux « communautés » cohabitent allègrement c’est parce qu’elles sont toutes deux des représentations concrètes de « l’indigné » cher à Stéphane Hessel. Pourtant, l’intellectuel accorde trop d’importance aux bourgeois bohèmes, qui ne représentent qu’une infime partie de la population française. Ils sont certes omniprésents dans les milieux culturels et artistiques de la capitale mais ils n’en demeurent pas moins absents du reste de la France. L’auteur pêche par parisianocentrisme, le rejet qu’il éprouve à leur encontre n’est pas une donnée suffisante pour en donner une définition (page 14) où se superposent de nombreux clichés et pour les clouer aux piloris de la société.

 Au chapitre intitulé « Une chose belle, précieuse, fragile et périssable… »  apparait le terme « Culture ». Selon l’essayiste, les nouvelles technologies, Internet en tête, enferment les nouvelles générations dans un « ethnocentrisme du présent » et ne leur permettent pas de s’attarder sur notre passé : « Jamais le présent n’a été aussi irrésistible que depuis la révolution numérique […] Pour la première fois dans l’Histoire, les trois conditions de possibilité de l’entretien avec les morts -le silence, la solitude, la lenteur- sont attaqués en même temps ».

Mais Alain Finkielkraut commet un oubli, et de taille. En effet pour que ces mêmes conditions soient réunies, il convient au préalable de disposer d’une notion inégalement répartie entre les hommes : le Temps. Le temps de lire, le temps d’assimiler, le temps de se questionner. Avons nous la possibilité, tel Marcel Proust, d’invoquer le temps, d’arrêter les pendules, de fermer les fenêtres afin de regarder derrière soi et de produire du sens ? Sommes nous tous capable, comme l’affirmait Martin Heidegger, d’admettre la solitude qui seule permet « la méditation » ? Dès lors, comment faire quand le temps et l’espace nous manquent ? Si la critique est légitime, le penseur, hélas,  n’analyse pas ces phénomènes et ne nous donne pas d’éléments de réponse.

Si Alain Finkielkraut paraît être un homme du passé, il parvient cependant, par l’emploi d’exemples multiples, personnels et culturels, par un sens de la tempérance et de la nuance,  à nous questionner sur notre temps,  ce qui le caractérise et les objections qu’on peut lui soumettre.

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Andrés Rib

Ancien de la Sorbonne. Professeur de Lettres. Aime le Balto, et la Philo.

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