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Prix Goncourt il y a maintenant quatre ans pour son premier roman L’Art Français de la guerre, Alexis Jenni revient avec un livre dépouillé de ce ton parfois sentencieux et professoral qui ternissait toutefois cette entrée dans le monde des lettres.  

Si la France de la décolonisation était l’objet de cette entrée remarquée en littérature, c’est maintenant l’empire des Aztèques conquis par Hernan Cortès qui est le sujet de son nouveau roman. Dans La Conquête des îles de la Terre ferme (Gallimard), il nous offre une plongée dans la noirceur d’une confrontation fracassante entre deux mondes.

« C’est par ce regard encore innocent que Jenni nous fait vivre un chemin de perdition d’âmes naufragées. »

L’histoire est connue. Le capitaine conquistador n’a pas encore brûlé ses vaisseaux. Il n’est qu’un noble désargenté en quête de gloire et de fortune. Un parmi tant d’autres dont les os ont déjà blanchi sous le soleil des Équateurs. L’espagnol n’est pas encore une figure légendaire, seulement l’alcade qui s’apprête  à commander une expédition au destin prodigieux. Le prodige d’une expédition qui va pousser une civilisation dans l’abîme de l’histoire. A ses côtés,  son secrétaire particulier, un jeune hidalgo entré en religion avant de fuir la vielle Espagne pour vivre l’appel des terres lointaines plutôt que celui de Dieu. C’est par ce regard encore innocent que Jenni nous fait vivre un chemin de perdition d’âmes naufragées.

Par-delà les limites du monde clos

Voilà le départ du cheminement de cette troupe hétéroclite partie à la conquête de nouvelles terres où il fallait planter la Croix, agrandir l’Empire, et remplir les coffres d’or. Ce métal, dont l’accumulation est un but sans fin est le fil rouge du roman et la cause des folles ambitions de ces hommes.  Une ambition qui les fait tomber dans les rets du Mal. Elle devient la cause de la libération d’une violence incontrôlable qui se libère avec d’autant plus de force que ces hommes sont confrontés à un monde étranger qui cache également à l’ombre de ses pyramides des mœurs et des traditions d’une violence inouïe. Pas d’angélisme ici ni de « bon sauvage ». Une altérité opposée aux mœurs de ces aventuriers européens et à leur foi. Le narrateur comprend que «  se révèle (…) une capacité d’infliger une douleur infinie, à n’importe qui, avec la plus grande indifférence, capacité dont on se demande bien où elle était, avant. »  Se dessine aussi l’aventure sans cesse renouvelée jusqu’à aujourd’hui d’hommes qui cherchent à repousser toujours plus loin les limites d’un monde clos.  Contraint à une fuite en avant sans retour en arrière possible. Cortès et sa troupe sont de ces hommes qui façonnent l’Histoire.

En 2011, le magazine Les Inrocks avait écrit à propos de son premier livre il est vrai non dénué de défaut : « Ce Goncourt 2011, l’avènement du toc contre la littérature » Si en matière de littérature, Les Inrocks montre le nord, explorons le sud avec Jenni.  Aucun doute pourtant, il ne s’agit pas d’une pacotille que nous sert habituellement ce magazine dans ses pages littéraires.  La conquête des iles de la Terre ferme est un roman qui bouscule. Un livre au souffle épique et à la puissance narrative envoûtante. Presque une expérience sensorielle : on y aperçoit les parures colorées des princesses Mexicas, on y entend l’écho de la voix de stentor des capitaines Hidalgo, on y touche les plumes du quetzal et  on y sent jusqu’à l’écœurement l’odeur du sang. En avertissement introductif, Alexis Jenni prévient que tout y est vrai «  mis à part les débordements ». Ça déborde en effet.  Et on est emporté par le flot.

 

Benjamin Fayet

Benjamin Fayet

Historien de formation. Rédacteur en chef adjoint de PHILITT.