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Nous vous proposons un cycle de réflexion sous forme de promenade dans la littérature anglaise, de Beowulf à Chesterton, du Moyen Âge au XXème siècle – et au-delà. Pour comprendre l’imaginaire anglo-saxon, terme par lequel on désigne cette civilisation équivalente à ce que furent, jadis, la langue et la culture latines et romaines, nous choisissons de dévoiler les beautés parfois méconnues (pas ici de Shakespeare ou d’Oscar Wilde…) de sa poésie. En cette période de Noël, où les brumes et les sapins envahissent nos rues, nous marquons un premier arrêt au IXème siècle de notre ère.

On ne sait pas qui a écrit Beowulf. On sait à peu près quand : au IXème siècle, ou peut-être avant. En tout cas à une époque florissante pour les manuscrits, sous l’impulsion du Roi Alfred, qui promeut l’écriture en anglais face à la pression des Scandinaves, et grâce au renouveau monastique. C’est lui qui, notamment, fait transcrire en anglais l’un des plus grands best-sellers de la chrétienté médiévale, la Consolation de Dame Philosophie, du grand Boèce.

Ce que l’on connaît le mieux, peut-être, c’est la langue même du poème. Du vieil anglais, et précisément du west-saxon tardif – une langue proprement appelée « saxonne », du nom du dialecte amené du continent par les vainqueurs germaniques des celtes. D’ailleurs, les germanophones et scandinavophones retrouveront leurs petits dans cet idiome si proche encore des racines, et que la langue franque d’oïl n’a pas encore contaminé (il faudra attendre la conquête de Guillaume de Normandie).

Beowulf : une inspiration pour Tolkien

En Europe, c’est même le plus ancien long poème dans une langue autre que le latin, et à ce titre, elle mérite mille fois notre curiosité. Il vaut la peine de l’écouter récité par de fervents puristes – et ce même sans comprendre le sens des mots – pour être sensible au rythme et à la musique (on peut en écouter un assez bon échantillon ici : http://www.telegraph.co.uk/culture/culturevideo/booksvideo/8135302/Beowulf-reading-in-Old-English-with-translation.html). En effet, contrairement à nos vers français basés sur un nombre de syllabes ou « pieds », cette poésie-là s’origine à une tradition orale et allitérante, faisant se succéder et « s’entrelacer », comme le dit le poème lui-même (v. 874), les sonorités et les accents.

« On coupe des têtes ; les épées et les cottes de maille ont leurs noms et leur généalogie ; l’ombre et le froid contrastent avec le sang brûlant des dragons et des ogres ».

Le « scop », celui qui sait « mêler », « entrelacer » les mots, celui qui, étymologiquement, « crée », (comme notre « poète ») chante les exploits d’un héros venu du sud de la Suède actuelle et qui vécut probablement au VIème siècle. Son nom : « Beowulf », littéralement le « loup, ou le seigneur-aux-abeilles », autrement dit : l’ours. C’est un récit aux digressions innombrables, plein de trésors et d’anneaux précieux (le médiéviste J. R. R. Tolkien, à qui l’on doit une traduction en anglais moderne du poème, s’en souviendra, et grâce à lui et à son Seigneur des Anneaux, nous nous en souvenons encore), de festins ; on coupe des têtes ; les épées et les cottes de maille ont leurs noms et leur généalogie ; l’ombre et le froid contrastent avec le sang brûlant des dragons et des ogres.

Je vous demande bien pardon, mais je n’entends pas gâcher au lecteur le plaisir de découvrir l’histoire et ses péripéties tissées de serments d’allégeance, de promesse de victoires et de souvenirs de rois. Qu’il suffise de dire un mot de deux ou trois notions importantes qui, du lointain de cet âge héroïque, peuvent nous parvenir encore, comme la lumière de lointaines étoiles, et parler aux hommes que nous sommes, nous, humbles héritiers. Qu’est-ce au juste qu’un héros ? Qui donc mérite ce titre glorieux ? Celui qui a force pour faire, cœur pour penser, et sagesse pour dire. Plus que l’amour entre l’homme et la femme, le plus fort des sentiments est l’amitié entre hommes. Ce qui n’empêche pas le héros de s’appliquer à être à la hauteur de son destin et d’affronter seul son adversaire monstrueux, au péril de sa propre vie.

Un monde symbolique

On ressent de la tendresse pour ce déploiement de légende païenne empreinte de christianisme diffus. Il n’y a pas lieu de s’en étonner quand on sait que l’époque de conception du poème était marquée par l’influence et les invasions des scandinaves, encore païens, et par le retour au paganisme d’un certain nombre de peuples évangélisés ! Notre époque en rupture avec l’évangile progressiste et avec le monothéisme moderne en donne en vibrant écho, qui voit s’épanouir les mythologies de la fantasy et de la science-fiction, de suspecte réputation chez les esprits chagrins, et dont on sait pourtant la bonne contribution qu’elles lèvent sur notre vieux fonds médiéval.

Le plus beau, peut-être, c’est le sentiment d’un monde symbolique, où « tout est élevé à la dignité d’un rituel » (J. Huizinga). Ce monde symbolique, le poème en est baigné. Un monde hiérarchisé et violent, certes, mais où l’égalité de tous les hommes devant la mort n’en apparaît qu’avec plus d’évidence. La mort surgit à tout moment. La mort est partout. « Nous mourrons tous », dit, dans la Bible dont nous parlerons la prochaine fois, le Livre des Rois, cité par Bossuet dans son célèbre sermon.

« Beowulf est un poème guerrier, mais plus encore, je le répète, c’est un poème de voyage ».

Il est indispensable de rappeler qu’en ce temps, la mort n’est pas un drame personnel et privé, comme le rappelait l’historien Philippe Ariès. Elle n’est pas une absurdité, puisqu’elle relève de cette divine Providence dont la « Philosophie » enseignait à Boèce les leçons dans sa prison. Elle est proche, apprivoisée, et publique. Elle soude la communauté dans l’épreuve. Les cérémonies mortuaires, selon la coutume des nordiques, mettent en image le début du voyage de l’âme vers Dieu.

Beowulf est un poème guerrier, mais plus encore, je le répète, c’est un poème de voyage. Un poème de l’intrépidité. Un poème des commencements et des recommencements, puisque le texte, circulaire, se clôt par les lamentations du héros mort dont on va raconter, alors, l’histoire… La question posée sur le mode épique est une question éternelle. On la trouve déjà chez Virgile, cette si belle et si initiatique question : « Jeunes gens, quelle cause vous a poussés à tenter des routes inconnues ? Où vous dirigez-vous ? Qui êtes-vous pour la race ? de quel clan ? Apportez-vous ici la paix ou les armes ? » (Enéide, 8, 112-114).

 

Pour aller plus loin :

Beowulf, édition revue, nouvelle traduction, introduction et notes de André Crépin, collections « Lettres Gothiques », Le Livre de Poche, Paris, 2007.

Beowulf, A translation and commentary, J.R.R. Tolkien, édité par Christopher Tolkien, HarperCollins Publishers, London, 2015.

 

 

Clément Bosqué

Clément Bosqué

Angliciste, directeur d'institut de formation, auteur de chroniques et de traductions, romancier. Fasciné par le renouvellement éternel de la matière épique, et par l'art d'écrire.