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Après Le Dictionnaire du Vatican et du Saint-Siège (Robert Laffont) puis Les 12 papes qui ont bouleversé le monde et enfin L’Héritage de Benoît XVI (Tallandier), Christophe Dickès publie Le Vatican – Vérités et légendes aux éditions Perrin. Notons aussi qu’il est le fondateur de la web radio Storiavoce, exclusivement dédiée à l’Histoire.

Julien Leclercq : Avec ce livre, vous souhaitez notamment mettre fin aux élucubrations véhiculées par Dan Brown et son Da Vinci Code. Pensez-vous que ce livre a accentué les fantasmes à l’égard du Vatican ?

Christophe Dickès : Mon entourage me parle assez peu du Da Vinci Code. Même si je crois que l’Opus dei a souffert de ce livre. Même des journalistes qui sont censés travailler leur dossier font courir les pires fantasmes sur le Vatican. Dernièrement, un magazine grand public a sorti un dossier spécial sur l’Église comportant des titres accrocheurs et complètement excessifs. Ça fleure bon la fin du XIXe siècle avec son anticléricalisme latent. Mais croire que l’anticléricalisme ou l’antipapisme est une nouveauté est tout aussi faux. Cela fait des siècles que le Vatican est l’objet de bien des ressentiments. Sur ce point, notre modernité n’a pas inventé grand-chose. Faut-il  rappeler que Napoléon a fait capturer le pape et qu’un conseiller de Philippe le Bel a failli attenter à la vie du pape Boniface VIII ?

Tout au long de vos chapitres, vous démontez magistralement les clichés à l’égard du Vatican. Quel est, selon vous, le plus tenace ?

C.D. : Le secret sans aucun doute. Il existe des secrets au Vatican (secret du conclave, secret de la confession, secret diplomatique…), mais ils relèvent de ce que nous appelons communément le secret des affaires ou le secret professionnel. Il n’a rien d’exceptionnel et certains fonds d’archives français par exemple sont bien plus secrets que les fameuses archives secrètes du Vatican qui n’ont de secret que le nom ! Dans les faits, les archives du Vatican sont ouvertes d’octobre à juin et tout étudiant de niveau master peut y accéder afin d’y faire des recherches du lundi au samedi. A noter que le Vatican a engagé une immense politique de numérisation (deux millions de documents soit 48 téraoctets) de ses fonds qui, sans aucun doute, va faciliter le travail des historiens.

« Le devoir d’histoire, qui n’est pas un devoir de mémoire, analyse froidement les faits. »

Le cinéma n’est-il pas un vecteur de fake news à l’égard du Vatican ? Du Da Vinci Code en passant par Amen avec Mathieu Kassovitz, sans oublier Le Parrain 3 … Nous avons l’impression d’un deux poids deux mesures. D’un côté les super productions véhiculant les pires contre-vérités, de l’autre le travail patient – mais moins retentissant – de l’historien. N’est-ce pas décourageant ?

C.D. : Le cinéma est là pour faire place à l’émotion. Le devoir d’histoire, qui n’est pas un devoir de mémoire, analyse froidement les faits. Alors, forcément, il existe un décalage entre les univers. Le film Amen de Costa-Gavras tronque ou oublie littéralement les messages de Pie XII afin d’appuyer sa thèse. Le Da Vinci Code prend une liberté totale avec les Évangiles. Quant au magistral Parrain III, il est bien plus fidèle à la réalité que l’on ne le croit.  Est-ce décourageant ? Non, pas vraiment. La fiction qu’elle soit cinématographique ou littéraire fait partie de notre univers représentatif et culturel. Des personnes prennent cela pour argent comptant et je les plains.  D’autre savent qu’il s’agit d’une fiction et ne vont pas plus loin. Les derniers souhaitent aller au-delà et essayer de faire la part du faux et du vrai. C’est à ces derniers que mon livre s’adresse.

« Les silences de Pie XII, dont il avait parfaitement conscience, ne peuvent pas s’analyser avec nos lunettes médiatiques contemporaines. »

Votre chapitre sur l’Église face aux totalitarismes m’a particulièrement marqué. Peut-on définitivement, à la lumière des dernières données historiques, affirmer que l’Église a bien tenté de protéger les Juifs durant la guerre sans complaisance à l’égard d’Adolf Hitler ?

C.D. : J’explique dans mon livre que les derniers travaux du professeur Riccardi sur la rafle des juifs de Rome, pour ceux qui n’en étaient pas convaincus, révèlent que le pape « résiste, s’implique, aide les fugitifs à se cacher ». J’ai recensé les autres témoignages qui vont dans ce sens et je me permets de renvoyer vos lecteurs à mon livre. Je dirai simplement que les silences de Pie XII, dont il avait parfaitement conscience, ne peuvent pas s’analyser avec nos lunettes médiatiques contemporaines et que, par ailleurs, ces silences ne l’ont pas empêché d’agir.  C’est une évidence.

« Le nombre de fonctionnaires pontificaux est inférieur aux effectifs du département des affaires maritimes français… »

Vous insistez sur le « temps long » cher à l’Église. Ne peut-on pas, tout de même, s’interroger sur la réforme de la curie qui semble impossible ?

C.D. : Dans notre perception, on confond la réforme de la curie, qui est régulièrement au centre des préoccupations pontificales, et les intrigues qui peuvent régner en son sein. Au XXe siècle, on recense trois grandes réformes de la curie : sous Pie X (+ 1914), Paul VI (+1978) et Jean-Paul II (+2005). François vient d’en engager une quatrième. Et vous aurez beau changer les structures de n’importe quelle institution, les hommes resteront des hommes avec leurs défauts mais aussi leurs qualités. Mais je rappelle qu’une majorité des personnes qui travaillent dans les bureaux du Saint-Siège sont dévoués dans leur tâches et sont bien éloignées de l’image caricaturale que l’on a de l’institution. Ils le sont d’autant plus qu’ils sont en sous-effectif puisque le nombre de fonctionnaires pontificaux est inférieur aux effectifs du département des affaires maritimes français…  

Autre interrogation sur ce « temps long ». Dans Les Papes et l’écologie, livre paru en 2016 chez Artège, il est démontré que la préoccupation écologique ne date pas de Laudato Si. Paul VI se désolait dès 1970 de la « catastrophe écologique » … Pourquoi ce manque de « liants » entre les différents pontificats dans les mémoires, alors que la cohérence pontificale – tant intellectuelle que spirituelle – n’est jamais remise en cause ?

C.D. : Parce qu’un pape chasse l’autre. Il s’agit d’une « loi » de l’histoire pontificale. Il est évident que le pape est dépositaire d’une tradition qui ne lui appartient pas. Pour cette raison, il ne peut exister de rupture dans l’enseignement des papes sur la foi et la morale. Sur son rôle également et l’Église fondée par le Christ. On assiste davantage à des ruptures de priorités, notamment sur le plan politique. L’écologie est ainsi au centre des préoccupations de François. C’était vraiment moins le cas pour les papes précédents. Pour Benoît XVI, la formation intellectuelle des catholiques était essentielle, tout comme la liturgie. Cela ne l’est pas chez François qui n’a jamais vraiment été un professeur. Jean-Paul II, tout comme François, était un pape politique avec des objectifs définis et une action constante en la matière. La politique ennuyait Benoît XVI… On pourrait multiplier les exemples.

« L’Église n’est pas riche, elle n’est pas pauvre non plus. »

Pour un catholique, il n’est jamais évident de répondre à l’ensemble de ces préjugés. Beaucoup d’esprits malveillants – pour ne pas dire étroits – ressassent en permanence les accusations sur la richesse de l’Eglise … Pensez-vous que cela va s’atténuer, notamment grâce aux efforts du pape François pour une « église pauvre, pour les pauvres » ?

C.D. : Je renvoie dos à dos ces deux perceptions. L’Église n’est pas riche, elle n’est pas pauvre non plus. Le Vatican a besoin d’argent pour payer les personnes qui travaillent sur son territoire. Elle  possède un budget de fonctionnement, avec des dépenses et des recettes. Le tout ne dépasse pas les 500 millions d’euros, ce qui n’est pas grand-chose au regard des structures. Le Vatican a aussi besoin d’argent pour aider les œuvres, les personnes dans le besoin, les victimes des catastrophes naturelles comme il le fait régulièrement. Il faut aussi rappeler que la question de l’argent se pose dès l’époque des premières communautés chrétiennes. Saint Pierre n’avait pas de compte en banque dit le pape François. Dans le sens où nous l’entendons, c’est évident. Néanmoins, les communautés chrétiennes avaient besoin de ressources afin de pouvoir évangéliser et de ne pas se soucier des questions matérielles.  Je vous renvoie aux Actes des Apôtres (IV, 34) qui affirment : « Il n’y avait aucun pauvre parmi nous. » En revanche, il est vrai que depuis Constantin, l’Église a pris conscience de la nécessité d’aider les pauvres dans le besoin. L’historien Peter Brown décrit très bien cela dans son livre Le Prix du salut.

« François est pleinement un pape américain. »

Pensez-vous que le pape peut endiguer la déchristianisation de l’Europe, en touchant, comme il le souhaite, les périphéries ?

C.D. : Il s’agit d’une question difficile parce qu’il existe à mon sens un fossé entre les perceptions du pape François et notre Europe très cartésienne, voire conceptuelle. François a une vision binaire des sociétés, héritée de la Théologie du peuple de son pays. Cette dernière se méfie des élites et de tous les « ismes » : cléricalisme, communisme, capitalisme. Le pape promeut ainsi et entre autres une conception très populaire de la Foi. Ce dernier point est à mettre à son crédit il me semble. Mais depuis qu’il est arrivé au pouvoir, il n’a visité aucune capitale européenne. Je trouve cela assez frappant alors que l’Europe est précisément dans un mouvement de déchristianisation. En cela, François est pleinement un pape américain, avec ce que cela suppose de distance avec notre continent. Je me permets de renvoyer vos lecteurs à mes deux derniers chapitres « Le pape peut-il oublier ses origines ? » et « Un pape peut-il être en rupture avec ses prédécesseurs ? ». Ces deux questions nous renvoient à l’exercice même de la charge pontificale : la personnalité d’un pape doit-elle s’effacer derrière sa charge ou la charge doit-elle atténuer la personnalité ? Dans les faits, la question tient à un savant équilibre…

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Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et auteur de "Catholique débutant" paru aux éditions Tallandier.