Le chien, la nuit et le couteau, de Marius von Mayenburg

Mise en scène : Louis Arene

La Manufacture, jusqu’au 26 juillet, à 15h20

Note : 9/10

« D’abord nous sommes deux, puis vous êtes soudain seul. »

            La Manufacture choisit toujours avec soin les pièces qu’elle propose au public avignonnais. Une amie, croisée par hasard dans les rues de la vieille ville, avait vu la veille cette pièce jouée à la patinoire d’Avignon. Devant son enthousiasme, je réservai ma place pour le lendemain. Et me voilà parti en navette, à l’extérieur des remparts, afin de rejoindre ce lieu atypique choisi par la compagnie pour interpréter la pièce de Marius von Mayenburg. Nous pénétrons dans une arène. Une scène en longueur. Les gradins sont répartis de chaque côté et nous nous installons, dans une sorte de face-à-face avec les autres spectateurs, simplement séparés par cette scène légèrement surélevée où va se dérouler une comédie profondément inquiétante. Ce dispositif scénique, s’il est peu original – on peut penser aux Ephémères d’Ariane Mnouchkine -, a au moins le mérite d’être efficace. Les acteurs, au nombre de trois (c’est une recommandation de Mayenburg), se partagent tous les rôles. Seul l’acteur qui joue le personnage principal, M, n’endosse pas d’autre rôle.

La scène d’ouverture vous plonge dans un monde étrangement et magnifiquement bizarre. Une main se dessine au sol, les doigts bougent, un corps se met en branle doucement, comme un robot désarticulé qui se redresserait en remettant en ordre tous ses éléments, et puis une tête, un crâne que l’on pense rasé, mais qui n’est qu’un postiche. L’acteur, dans la pénombre inquiétante d’une ruelle, semble immense. Les rencontres s’enchaînent sur cette route étroite, et sous nos yeux, M. se débat avec ces personnages qui sont à chaque fois ni tout à fait les mêmes, ni tout à fait un autre. De coup de couteau en coup de couteau, il se débarrasse de ces êtres qui ont faim et qui veulent lui sucer le sang jusqu’à la dernière goutte. Et pendant ce temps les loups hurlent dans la steppe.

Le sang gicle à chaque coup de couteau. Les êtres, au crâne rasé, meurent et puis réapparaissent. Ils guérissent, reviennent comme des fantômes qui viendraient envahir les parois étroites de l’âme de M. S’agit-il d’un conte ou d’une plongée dans l’inconscient ? Peu importe, on est pris. On saluera la grande précision du jeu des trois jeunes acteurs Lionel Lingelser, François Praud et Sophie Botte accompagnés, dans leur travail, par un magnifique travail de création sonore (Jean Thévenin) et lumières (François Menou). A voir absolument.

Le petit poilu illustré par la Compagnie Dhang Dhang

Texte d’Alexandre Letondeur, avec Alexandre Letondeur et Romain Puyuelo.

Mise en scène : Ned Grujic.

Collège de la Salle, Salle de l’Atelier, du 7 au 30 juillet à 10h

Note : 7,5/10

 

A Avignon, on découvre aussi parfois de petites pépites parmi les pièces proposées aux enfants. C’est le cas de cette Grande Guerre racontée aux plus jeunes. Deux acteurs, Alexandre Letondeur et Romain Puyuelo, endossent le rôle de Ferdinand et Paul qui sont envoyés sur terre pour raconter la Grande Guerre aux plus jeunes.

Comment raconter quatre longues années de combats et d’attente ? Rien de plus simple pour nos deux poilus ! Avec quelques éléments très simples de décor, un parc à enfant, des quilles en bois, un balai, des soldats de plomb, deux gants de boxe, une trompette, un accordéon et beaucoup d’audace, nous plongeons dans l’histoire de la Grande Guerre et de ses causes. On donne la parole à Joffre, à Nivelle. Le parc à enfant est retourné et voilà qu’on plonge dans les couloirs étroits et boueux des tranchées où se faufilent d’énormes rats. Quelques yeux collés sur des casques suffisent à faire revivre les soldats qui s’entassent sur de maigres couches froides et inconfortables. On ne s’ennuie pas une seule seconde grâce à l’immense énergie déployée par nos deux comédiens affublés de nez de clown et vêtus de l’uniforme bleu horizon. A voir au sortir d’une représentation déprimante ou décevante !

 

Ode Maritime de Fernando Pessoa / Alvaro de Campos

Conception et interprétation : Stanislas Roquette

Le Parvis d’Avignon

Note : 9/10

 

Sur les conseils d’un ami qui loge dans le même appartement que Stanislas Roquette, je suis allé voir cette proposition poétique. On entre dans une immense église désacralisée. Un projecteur braqué en direction du plafond fait ressortir quelques arabesques en relief. Il y a un seul pupitre placé au centre du vaste espace qui mène à l’autel. Aucun autre élément de décor. Ma première réaction, je le confesse, a été de me dire que ça allait être long. Stanislas Roquette, vêtu d’un pantalon sombre, d’une chemise blanche froissée et d’une veste de coton d’un noir passé traverse lentement le public  et, avant de monter sur les quelques marches qui le séparent de l’autel, il annonce qu’il va nous lire un texte de Fernando Pessoa, publié sous le nom d’Alvaro de Campos, Ode maritime.

On embarque alors, en suivant les pas du Poète et de Stanislas Roquette, sur les vastes steamers qui sillonnent les mers du Sud. La mer, lieu par excellence de l’instabilité et du mouvement, nous mène en des terres inconnues, dans d’anciennes colonies portugaises, dans des repères de pirates où résonnent des chants inquiétants portés par la voix puissante de l’interprète. C’est la tempête, les feuilles volent, le pupitre se renverse. Et puis le calme. La voix s’apaise. Pessoa, sous les traits de Stanislas, se rapproche du public jusqu’à l’adieu final, dans une extinction de son et de lumière. On a envie de repartir et on regrette que le voyage n’ait pas duré plus longtemps.

Ô, fuites continuelles, départs, ivresses du Divers !

Âme éternelle des navigateurs et des navigateurs !

Coques lentement reflétées par les eaux

Quand appareille le navire !

Flotter comme l’âme de la vie, partir comme une voix,

Vivre en tremblant l’instant sur des eaux éternelles.

Charles Guiral

Charles Guiral

Charles Guiral est professeur de Lettres classiques dans un Lycée de la région bordelaise. Sans aucune autre qualification, il ose s'intéresser aux lettres et à l'art, de façon générale. Les voyages ne l'intéressent pas.