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Au cœur de Paris, dans le IIIe arrondissement, au bout de la rue Notre-Dame de Nazareth, qui s’étire depuis la Place de la République, s’ouvre un petit espace appelé Vitrine-65 puisque situé au numéro 65 de cette même rue.

L’officiel des galeries et Musées dans son numéro n°74 de janvier/février 2016 parlait d’un esprit « Haut-Marais » pour singulariser le quartier où se situe cette galerie.

« Un village à l’âme bobo-cool où les habitués se retrouvent autour d’un petit plat fait maison au « Nord Marais » du 39, rue Notre Dame de Nazareth ou aimait dénicher un ouvrage inspirant dans la librairie Lo/A au n°17. »

Arnaud Faure Beaulieu, le jeune directeur de la galerie itinérante No Mad, gère cet espace ainsi que d’autres lieux qu’il qualifie de « nomades ». Ceux-ci englobent tous les autres espaces temporaires liées aux expositions qu’il réalise de concert avec des collectionneurs, des entreprises et des institutions dans des lieux atypiques.

Maîtrisant un concept à la fois original, multiforme et dynamique, ce galeriste apporte sa fougue et sa passion dans le but d’appréhender la quintessence de la création contemporaine sous toutes ses formes.

Un projet ambitieux qu’il réalise patiemment depuis 2013, date de création du concept No Mad, grâce à une sélection d’ artistes issus de la scène émergente.

Tout récemment Vitrine-65 vient d’accueillir l’artiste Yves Robuschi qui a exposé « les Récipiendaires » du 28 juin au 8 juillet 2017.

L’exposition venant juste de se terminer, il paraît judicieux de revenir sur cet événement afin de relever certaines faits marquants.

Ceux-ci permettront aussi de mieux comprendre la démarche de la galerie.

l'arbre de la connaissance- 2017, acrylique sur toile -50x61 cm

L’arbre de la connaissance- 2017, acrylique sur toile -50×61 cm

Débutons d’abord par l’oeuvre emblématique de cette exposition qui s’intitule L’arbre de la connaissance et qui nous plonge directement dans l’univers de l’artiste Yves Robuschi.

Un monde qui s’avère peu rassurant puisque vidé de toute présence humaine. L’arbre, seul élément vivant, rappelle la persistance de la nature. Le titre de l’oeuvre paraît très évocateur et il est même répété à plusieurs reprises pour d’autres toiles.

Cette dénomination n’est, en fait, nullement fortuite puisqu’elle rappelle les temps paradisiaques. Cet arbre de la connaissance est celui du bien et du mal qui se situait, en effet, dans le jardin d’Eden, où Adam et Eve furent mis par Dieu.

Dieu défendit à l’homme de manger des fruits de ce seul arbre, sinon il serait passible de mort.

On connait la suite du récit biblique, Eve et Adam furent chassés du paradis après avoir désobéi en mangeant du fruit défendu.

Le moment de l’après-départ

L’artiste semble donc vouloir représenter ce moment de l’après-départ, avec cet espace qui paraît forclos, privé du vivant.

les couleurs participent au pathos général.

Un blanc crayeux s’épand sur le sol, semblable à une coulée de lave. Les bords et les espaces immédiats sont envahis par une nuance jaunâtre proche de la terre de Sienne Ardennaise.

Seul, le ciel semble éthéré permettant une douce libération grâce à des accords colorés plus tempérés issus du jaune, de l’ocre ou du vert.

Mais la suavité s’estompe vite. Déjà le vert du feuillage paraît plus cru, ainsi que le rouge à gauche du cadre qui fait face à la dureté du bleu obscur de l’espace végétal, à l’extrémité droite.

Le plus surprenant c’est cette ligne jaune très appuyée qui délimite les contours de la représentation. Cette ligne zigzagante étouffe et crée une réelle tension.

Il se passe autre chose au-delà

Le monde de Robuschi c’est un monde où l’on devine plus que l’on ne voit. L’arbitraire du cadre donne l’impression qu’il se passe autre chose au-delà. Ces hachures colorées ont un parfum d’animisme. Elles ont une inquiétante emprise sur nous.

Selon l’artiste américain Still: «  les meilleures oeuvres sont souvent celles dont les éléments sont les moins nombreux et les plus simples (…) jusqu’à ce que vous les regardiez un petit plus longtemps et que commencent à se passer des choses. »

Le résultat est alors évident: transformer un contenu dramatique en une expérience esthétique stimulante et donc particulièrement positive pour l’amateur d’art.

Mais la quête de l’intériorité absolue de cet artiste se poursuit également par d’autres paysages qui se veulent tout autant énigmatiques qu’envoûtants.

D’autres lieux envoûtants

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Je veux parler de la série des toiles rondes représentant des massifs montagneux ou volcaniques.

La dimension sacrale de ces différentes représentations nous fait penser aux nombreuses Montagnes Ste Victoire de Cézanne.

Etonnant ce désir inavoué de Robuschi d’utiliser une peinture sauvage au service d’une nature sauvage.

Des lieux effrayants surgissent alors, résultat d’une lutte sans merci entre les éléments naturels.

l’artiste nous livre un monde en plein tumulte, là où le volcan crache de la lave illuminant la partie sombre du massif avec des projections de fragments minuscules rougeoyant.

Cette éruption explosive laisse toutefois apparaître une clarté centrale malgré l’accumulation des gaz et matières expulsés qui assombrissent l’espace tout entier.

Yves Robuschi utilise une palette sombre pour augmenter la sensation d’effroi, celle-ci lui permettant de réaliser un projet plus ambitieux.

En effet, au-delà d’une simple sensation, le peintre veut provoquer quelque chose de plus fondamental.

« Revenir aux chose mêmes » comme le préconisait le philosophe Husserl ?

A travers ce paysage, c’est peindre la beauté de la nature au plus près de ses origines, dans sa brutalité virginale.

Ce n’est pas une nature domestique car on est très loin du travail humain !

Tout l’art de ce peintre consiste donc à nous ouvrir à une autre dimension.

Un espace de l’intériorité, de l’être en profondeur, afin de retrouver cette âme qui ne cesse d’habiter le monde environnant à l’image de celle qui habite le corps ?

On comprend mieux après coup le choix du galeriste qui ressent lui aussi le même besoin de retrouver de la profondeur et de citer les propos mêmes de l’artiste dans sa fiche de présentation de l’exposition:

« j’aimerais que le regardeur imagine le manque, pour le reconstruire et passer là où j’ai tracé le chemin » (Yves Robuschi, Note d’atelier, 2001)

Créant ainsi le vide par l’évocation de mondes dépourvus de toute présence humaine, l’artiste permet paradoxalement profondeur et élévation.

Aussi NO MAD GALERIE n’a pas fini de nous surprendre avec des artistes empruntant un tel chemin.

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tél + 33 (0)6 23 55 96 83
nomadgalerie.com

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Christian Schmitt

Critique d'art. Auteur de "l'univers de J.L. Trévisse, artiste peintre" (ed. Lelivredart 2008) et de trois autres ouvrages sur les vitraux réalisés par des artistes contemporains aux ed. des Paraiges: Jean Cocteau (2012), Jacques Villon (2014) et Roger Bissière (2016). A retrouver sur : http://www.espacetrevisse.com