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Les éditions du Rouergue publient deux romans de très bonne facture en ce début d’année qui sont deux belles promesses pour l’avenir du roman noir. Analyse d’une petite révolution.

Deux romans noirs pour le prix d’un. Les éditions du Rouergue dans leur collection “Noir” proposent deux titres d’une très grande qualité. Une débutante et un confirmé qui gagne à être connu de tous. Laissons aux puristes le soin de s’échiner entre polar, roman noir, thriller, roman policier ou barbapapa, et lisons ces deux récits d’une exceptionnelle qualité.

Depuis La Dette en 2006 où le professeur de Lettres de banlieue, homosexuel et maghrébin menait une quête familiale sur les traces du père et de l’intime, jusqu’à La Salamandre en 2014, ou encore les textes consacrés à l’oublié Tony Duvert, Gilles Sebhan était presque destiné à la littérature de mauvais genres.

Son truc ?  S’il en fallait  un, ce serait le dégueulasse oublié de notre monde, l’intime sale et le crade intérieur. L’inspecteur Dapper dans ce Cirque Mort, dont le fils a disparu enquête sur la mort barbare de l’ensemble des animaux d’un cirque. Dans le même temps, deux corps adolescents, mutilés et amis du fils absent sont retrouvés. Peu à peu, le fil de ses recherches le mène dans un centre psychiatrique pour enfants et adolescents, dirigé d’une main experte et inquiétante  par le docteur Tristan.

“Le grand remplacement, avait-il coutume de lancer, je vous le prédis, et ce ne seront ni les migrants du Sud ni ceux de l’Est, qui viendront remplacer un à un nos bonnes cervelles nationales, mais tous mes petits insensés”.

Ce centre pour adolescents est un lieu de vie pour freaks moderne. La difformité physique ne fait plus peur à personne, mais la folie et le trouble psychique ont pris ce rôle. La plume de Sebhan est affutée à l’alcool à 90°C. Là où l’auteur est trop facilement classé en héritier de Jean Genet, une lecture honnête mettra en valeur la trace de Jean Giono et de son Roi sans divertissement.  Sebhan hérite davantage de Pascal et de certaines de ses pensées.  Le lieutenant Dapper cherche à creuser ce multiple meurtre animalier et enquête vaguement sur la disparition de son fils. Les mots de Pascal sur le divertissement raisonnent évidemment : “D’où vient que cet homme qui a perdu depuis peu de mois son fils  unique  et qui accablé de procès et de querelles était ce matin si troublé n’y pense plus maintenant  ? Ne vous étonnez pas, il est tout occupé à voir par où passera  ce sanglier que les chiens poursuivent depuis  six heures”

L’inspecteur Dapper est le fils du Langlois de Giono, qui  à l’image de notre époque vainc  l’ennui et la tristesse de son existence dans des découvertes criminelles. La neige et l’hiver ont une présence de personnages dans ce roman. Derrière la recherche de son fils, Dapper cherche, bien en-dessous de la glace, là où il a trouvé les deux cadavres, qui il est réellement. Le héros fuit l’affirmation que l’on fait de lui  à la page 31 “Encore un type qui mourra sans s’être approché de lui-même” et qui résume l’acte même d’écriture.  Plus que jamais, la littérature en aidant l’homme à “s’approcher de lui-même” peut pencher de plus en plus vers le sombre, car l’époque, comme le suicide de Langlois dans le roman de Jean Giono, s’éteint peu à peu dans un feu d’artifice, comme un cirque mort.

Valentine Imhof : tatouage, alcool et mythologie viking

L’autre œuvre qui retient notre attention en ce début d’année paraîtra au début du mois de mars toujours aux éditions du Rouergue. Ce texte, radicalement différent de celui de Gilles Sebhan, offre un premier roman, polar plus classique mais où encore une fois, la dinguerie des personnages et des situations attrape le lecteur au plus profond des tripes. Valentine Imhof propose dans Par les Rafales, le parcours d’Alex – Sasha, qui fuit. La lecture de ce roman permettra de découvrir ce que fuit le personnage et pourquoi. Le personnage qui subit un viol exceptionnellement raconté, rebondit et trouve en elle une puissance pour évoluer et pour sortir son corps, pauvre enveloppe charnelle, de ses souffrances. Le tatouage prend une place presque philosophique dans l’histoire d’Alex qui l’utilise comme pansement intellectuel permettant la dissimulation des nombreux stigmates laissés par ses mauvaises rencontres.  La force profonde de ce récit réside dans l’entrelacement des parcours et des rebondissements. L’auteure embarque le lecteur dans un voyage international où la fuite, l’alcool, le tatouage, le rock, et la mythologie viking sont autant de guides et d’obstacles qui font errer les personnages dans leurs profondeurs intimes.

« La littérature sombre des années 2010 et 2020 devient celle des dingues et des paumés »

Le polar français des années 1970 et 1980 avaient ouvert la voix aux préoccupations sociales : Ouste, les histoires de gangsters à la Albert Simonin, et bonjour les personnages normaux, un peu paumé, en lutte avec leur entourage pour mener à bien leurs (en)quêtes. Les deux romans proposés par les éditions du Rouergue, dans leur collection “Rouergue noir” ouvrent aujourd’hui  une nouvelle voie : la littérature sombre des années 2010 et 2020 devient celle des dingues et des paumés, non pas des petits déviants du quotidien, mais des tarés profonds, ceux que l’on reconnaît, emprisonnés dans les institutions et ceux que l’on ne reconnaît pas vraiment, ceux qui dans l’art, dans la drogue, dans l’alcool, le savoir, l’écriture cherche à devenir les uniques responsables d’eux-mêmes. Ces romans sont de ceux qui, comme le dit Gilles Sebhan, “auraient voulu être les maitres du langage sans comprendre pourquoi ce désir leur venait.”

 

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Christophe Berurier

Christophe Berurier est professeur. Il aime les mots et le vélo.