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Les éditions Gallimard rassemblent les cours de Martin Heidegger (1889-1976) prononcés en 1932 par le philosophe.

Il suffit de prononcer le nom de Martin Heidegger pour rappeler de douloureux souvenirs aux anciens étudiants de lettres et de philosophie. Pourtant, Heidegger est incontournable dans l’histoire de la pensée philosophique contemporaine. Si une biographie de Guillaume Payen* nous a récemment rappelé le passé trouble du professeur, son œuvre ne souffre, elle, d’aucune ambigüité.

« Le sujet d’étude n’est plus seulement la vérité, la pensée ni la sagesse, mais l’être en tant qu’être ».

Les travaux de Martin Heidegger ont marqué la philosophie du XXe siècle. Jean-Paul Sartre, Jacques Derrida et Emmanuel Levinas lui doivent une bonne part de leur inspiration. Publié en 1927, Être et temps constitue d’ailleurs un tournant majeur dans l’histoire des pensées : le sujet d’étude n’est plus seulement la vérité, la pensée ni la sagesse, mais l’être en tant qu’être. La formule illustre une avancée capitale depuis le XVIIe siècle de René Descartes : le « je suis » prend le pas sur le « je pense ». Son intuition bouleversera non seulement la philosophie, mais aussi la théologie, la linguistique et la sémiologie.

Aux sources de la philosophie

Le Commencement de la philosophie occidentale est une excellente introduction à l’œuvre de Heidegger. Le style demeure aride, avec quantité de citations en grec ancien (non traduites !), mais la quintessence du propos transparaît au fil des pages. L’objet de sa recherche est un retour aux sources : « Mais que pourrait donc encore être en plus cet indubitable fossé temporel entre nous, hommes d’aujourd’hui, et le commencement de la philosophie ? ».

« Tout Heidegger peut ainsi être résumé en une seule question : pourquoi existe-t-il quelque chose plutôt que rien ? »

Comme Nietzsche avant lui, qui voyait dans le couple Platon-Socrate les inventeurs du concept aliénant de Vérité, Heidegger analyse les présocratiques (Anaximandre ainsi que les fragments poétiques de Parménide d’Elée) pour déterminer la quête première de la philosophie : l’être. Il le précise d’ailleurs : « Nous voulons nous enquérir du commencement de la philosophie occidentale, cela veut dire alors que nous questionnons de nouveau la question de l’être comme fondement de possibilité de notre existence ». Tout Heidegger peut ainsi être résumé en une seule question : pourquoi existe-t-il quelque chose plutôt que rien ?

Bertrand Russel, auteur lui aussi d’une Histoire de la philosophie occidentale**, explique : « La philosophie, de la manière dont je l’entends, est quelque chose d’intermédiaire entre la théologie et la science ». Dans cette somme gigantesque, Russel ne mentionne guère Martin Heidegger, mais à bien relire cette citation, sa compréhension d’Être et temps ne laisse aucune place au doute. Loin des querelles identitaires qui agitent l’Europe d’aujourd’hui, Heidegger nous rappelle que la construction de l’Occident est avant tout philosophique et repose sur un axiome simple : la pensée, qui s’oppose à toute forme de dogmatisme – religieux ou scientifique – est avant tout liberté.

 

*Guillaume Payen, Martin Heidegger, catholicisme, révolution, nazisme, Perrin, 2016

**Bertrand Russel, Histoire de la philosophie occidentale I & II, Les Belles lettres, 2011

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Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et pur produit d'une époque qu'il critique inlassablement.