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Les éditions Tallandier publient Dernières nouvelles de l’homme (et de la femme aussi) de Fabrice Hadjadj. L’ouvrage rassemble quatre-vingt-dix chroniques à propos du transhumanisme et du devenir de l’être humain. Les femmes, l’amour et les joies de la nature y occupent aussi une place remarquable.

Le transhumanisme, compris comme le perfectionnement des caractéristiques physiques de l’être humain grâce aux techniques scientifiques, constitue, selon les points de vue, une avancée pour le bien-être de l’humanité ou au contraire une régression scientiste visant à faire de l’humain une machine connectée comme une autre. Dans La Révolution transhumaniste (Plon), Luc Ferry distingue deux compréhensions du phénomène : un transhumanisme « humaniste » visant à corriger des erreurs « dans des pans entiers du réel, qui appartenaient encore naguère à l’ordre de la fatalité », et un autre d’essence ultra-capitaliste visant à créer  « une hybridation systématique homme-machine ». 

Beigbeder : « La mort (…) n’est qu’un problème technique à régler ».

Le nouveau livre de Frédéric Beigbeder, Une vie sans fin (Grasset), évoque à son tour le phénomène transhumaniste. Il confie à cet égard dans le Figaro Magazine : « La mort est trop souvent traitée dans les livres de façon exagérément profonde et angoissée, alors que, d’un certain point de vue, elle n’est qu’un problème technique à régler, au même titre que le chômage ou une panne de machine à laver », et l’auteur de L’Égoïste romantique de rajouter : « J’ai rencontré un séminariste, l’abbé Thomas Julien, dont je parle dans le livre, qui m’a livré une réflexion qui résume assez bien la situation : ‘Les transhumanistes veulent que l’homme devienne Dieu tandis que les chrétiens ont, au contraire, un Dieu qui s’est fait homme’. Au fond, je pense que l’affrontement entre ces deux pensées va être celui du siècle ».

Fabrice Hadjadj : « Je ne suis pas encore assez humain, pourquoi chercherais-je à devenir cyborg ? »

Beigbeder voit juste, même si cet affrontement perdure depuis bien plus longtemps. Dans son XIXe siècle à travers les âges, Philippe Muray a montré combien le siècle de Victor Hugo et d’Auguste Comte a été celui du progrès et de « l’occultisme », visant à chercher « l’Unité » et la préservation des vivants par tous les moyens y compris l’obsession du « vouloir-guérir », prélude au racisme biologique du XXe siècle. En 1947, Georges Bernarnos s’érigeait également contre le machinisme moderne : « La civilisation française, héritière de la civilisation hellénique, a travaillé pendant des siècles pour former des hommes libres, c’est-à-dire pleinement responsables de leurs actes : la France refuse d’entrer dans le Paradis des robots ». C’était sans compter sur la Silicon Valley.

« Avec humour et perspicacité, Hadjadj démontre que des joies simples peuvent être éprouvées loin d’un smartphone et d’un écran d’ordinateur ».

Les chroniques de Fabrice Hadjadj, outre leur intérêt littéraire et la jubilation qu’elles procurent, montrent qu’il est possible d’accepter le progrès technique tout en refusant le transhumanisme déshumanisant tel qu’il nous est promis. Il le fait au nom de sa foi catholique, mais aussi en vertu d’une certaine idée de l’être humain : « Je ne suis pas encore assez humain, pourquoi chercherais-je à devenir cyborg ? ». Pour le paraphraser, l’espérance du chrétien fait déjà de lui un être augmenté. Avec humour et perspicacité, Hadjadj démontre que des joies simples peuvent être éprouvées loin d’un smartphone et d’un écran d’ordinateur ; qu’il est bien plus appréciable de (re) découvrir ses sensations corporelles (son texte à propos de ses orteils est un modèle d’éloge paradoxal !) sans puces intégrées dans les doigts ni carte SIM greffée dans le cerveau.

Si Heidegger décrivait « l’arraisonnement » comme vision du monde consistant à ne voir dans le réel qu’une ressource de matières premières soumises à la technique, Fabrice Hadjadj se lève contre « l’arraisonnement » de l’être humain. Au vue de l’hystérie provoquée par la sortie d’un nouvel iPhone, le combat semble perdu d’avance mais en refermant ce livre, nous préférons suivre l’auteur dans sa contemplation de la belle simplicité du monde, plutôt que d’attendre devant la grille d’un Apple Store, comme les « Aveugles et conducteurs d’aveugles qui, enflés d’une science orgueilleuse, en sont venus à cette folie de pervertir l’éternelle notion de la vérité », que le pape Pie X dénonçait déjà en 1907 dans son encyclique Pascendi Dominici gregis.

Baudrillard et la croix

La pensée de Fabrice Hadjadj ne se limite pas à une critique du transhumanisme, elle concerne notre modernité consumériste dans son ensemble. Dans La Société de consommation, Jean Baudrillard a montré comment le marché – et son principal support, la publicité – reposait sur la différenciation. L’âme et le corps ne constituent dès lors plus une personne, mais le produit d’une « production industrielle des différences ».

« Cette destruction est structurelle. Elle fait partie de la marchandisation généralisé ».

Dans son article « Genre comique », Hadjadj souligne : « Les gender theories sont un symptôme plus que la cause du mal. Quelle est cette cause ? Elle est d’abord à chercher dans le développement du monde industriel. L’idée d’une pure construction sociale de l’identité sexuelle n’est qu’un aspect de l’idée plus générale que la nature ne fournit que des matériaux et des énergies disponibles qu’il s’agit d’utiliser de la manière la plus rentable ». La déconstruction du modèle familial comme le délitement de la conscience nationale ou la disparition progressive de la notion de bien commun correspondent à l’esprit capitaliste. Il le précise dans un autre article intitulé « Sainte Famille III » : « Cette destruction est structurelle. Elle fait partie de la marchandisation généralisée. Elle n’est pas, selon Marx, le stade suprême du capitalisme, mais son point de départ ».

« Cette industrialisation déshumanisante, froide et mécanique, se retrouve dans les crimes de masse, les exactions djihadistes et les addictions aux jeux vidéos et autres réseaux 3.0 ».

L’écologie intégrale, pour reprendre les paroles du pape François puis le mot d’ordre de la revue Limite (dont il est conseiller éditorial), devient ainsi un enjeu majeur pour la civilisation. Les articles concernant Chicago, surnommée Porcopolis au début du XXe siècle en raison de son nombre d’abattoirs, par-delà l’effroi qu’ils suscitent, amènent à réfléchir sur cet élevage intensif qui révèle la morbidité du taylorisme aveugle. Cette industrialisation déshumanisante, froide et mécanique, se retrouve dans les crimes de masse, les exactions djihadistes et les addictions aux jeux vidéos et autres réseaux 3.0, le tout étant de « S’envoyer en l’air en appuyant sur des boutons ». Son « Cantique de la limace » constitue une réponse poétique à ce monde désincarné.

Si Fabrice Hadjadj éreinte la société de consommation, sa foi l’empêche toutefois de verser dans les deux extrêmes possibles : le déclinisme réactionnaire comme le fatalisme. Son enthousiasme d’être chrétien dans un monde qui se demande s’il l’est encore est communicatif. Il rejoint finalement René Char qui écrivait : « Le réel quelquefois désaltère l’espérance. C’est pourquoi, contre toute attente, l’espérance survit ».

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Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et auteur de "Catholique débutant" paru aux éditions Tallandier.