Notre temps est à la jacasserie, au bruit, au boucan, au tapage. Les commentaires sont omniprésents, sur les réseaux sociaux, sur les chaînes d’information en continu, à l’école, dans la sphère politique, dans les open spaces des  grandes entreprises. Dans cette époque réactive, le bavardage pullule comme la nouvelle politesse des indécents.

L’historien Alain Corbin  a choisi un objet d’étude particulier pour son Histoire du silence qui paraît le 7 avril chez Albin Michel : le silence. En savant maîtrisant sa discipline, il se différencie de beaucoup de jeunes historiens qui ne cherchent qu’à prouver  que l’Histoire est encore utile à la société en ces temps où les sciences humaines subissent  des critiques tous azimuts. L’auteur ne cherche pas ici à expliquer le silence, mais bien à rendre palpable au cœur et à l’esprit la réalité des émotions ressenties face à lui et les modalités qu’a prises cette pratique à travers les derniers siècles.

« Trop souvent l’histoire  a prétendu expliquer. Quand elle aborde le monde des émotions, il lui faut aussi et surtout faire ressentir. »

La visée de ce livre est explicitement donnée par l’auteur. Il cherche à « contribuer à  réapprendre à faire silence, c’est-à-dire à être soi »  (p.12). Il ne s’agit donc pas d’un livre d’histoire comme on l’entend habituellement.   Point d’inutilité de fond ou de style dans ces quelques pages alors que l’on aurait pu s’attendre à de longues digressions sur la méditation ou le repli sur soi. Le lecteur ne s’ennuie pas car la source des réflexions présentées sur le silence est principalement littéraire. A travers les nombreuses citations d’auteurs, de peintres ou de cinéastes sur le silence, son traitement et sa place dans le monde, nous sommes invités à nous situer sur notre propre rapport au silence. Bien sûr, dans notre pays si marqué par la religion chrétienne, l’auteur ne pouvait pas faire l’économie de la place du silence dans les pratiques et traditions catholiques. Grâce à Ignace de Loyola, le fondateur des jésuites, Corbin nous pousse à mesurer nos pratiques quotidiennes :    

Ainsi, le lecteur participe avec l’auteur à cette réflexion sur le silence et  prend la mesure de la catastrophe  bruyante contemporaine.

Le bruit ambiant ou la perte d’une réalité humaine

Histoire du Silence ne se lit pas à voix haute. Nous l’ingérons au cours d’une ballade de quelques heures  durant laquelle nous sommes poussés à entrer en nous-mêmes. Presque involontairement le lecteur se voit happé par les mots de l’historien, médite et rebondit d’une citation l’autre. En parfaite osmose avec notre époque, car à contretemps, ce court texte offre une découverte profonde : la conscience de la place qu’a perdue le  silence dans nos sociétés hypermédiatiques. En effet, à travers l’étude des « silences de la nature », de ses  « apprentissages et disciplines » ou encore de ses  « tactiques », Alain Corbin montre l’omniprésence des pratiques silencieuses dans les siècles passées.  En passant par l’étude du lexique, l’historien met en lumière les différents usages : « faire silence », « ordonner le silence », « demander le silence », « imposer le silence », « observer le silence », « rompre le silence ».

« L’injonction de faire silence concerne les lieux privilégiés : les églises, les écoles, collèges, lycées, l’armée…, ainsi que certaines circonstances qui relèvent de la civilité, de la politesse, de la soumission » (p. 84)

Dans ces « lieux privilégiés » où la norme à respecter est la seule possibilité de fonctionnement,  le silence était donc une habitude qui ne choquait personne. Mais le monde a bien changé et notre pensée du XXIe siècle a traversé celle du XXe et les remises en question et les destructions – poliment appelées « déconstruction » – des normes, des habitudes, des règles qui y ont été proposées. Réfléchir sur la notion de silence nous amène donc à interroger notre nouveau rapport aux règles, à la norme, et à l’autorité.  Pour l’homme qui emprunte la Terre au XXIe siècle, le silence est devenu une soumission, un abandon de soi, la signature de son inexistence. Pour se sentir vivant nous devons faire du bruit, être vu et entendu.

Dans une époque où la désintoxication numérique devient nécessaire pour une vie saine, où les monastères font le plein de touristes en mal de silence, où a contrario le voyageur adressant la parole sans raison est d’abord considéré  comme un fou dont il faut avoir peur, le livre d’Alain Corbin fait un grand bien. C’est l’ouvrage d’un grand historien, de ceux capable de de la plus grande complexité comme de la plus riche simplicité. 

Christophe Berurier

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Christophe Berurier

Christophe Berurier est professeur. Il aime les mots et le vélo.

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