Il est des livres que nous ne connaissons plus. Il est des livres que nous ne regardons même plus dans les rayons des librairies.  Il est des livres qui, malgré le silence, demeurent d’une qualité et d’une vision intemporelles. L’Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil de Jean de Léry (1534-1613) en fait indéniablement partie. 

Dans un entretien avec Dominique-Antoine Grisoni, Claude Lévi-Strauss déclare : « Quatre siècles ! Vous imaginez ? C’est comme de la sorcellerie. Tout à coup, Léry fait revivre au présent et devant nos yeux un formidable spectacle. A travers son texte, nous découvrons les côtes du Brésil, la baie de la ‘France Antarctique’, qui est aujourd’hui celle de Rio de Janeiro : faune, flore, indigènes, rien ne manque. On y est », avant de rajouter : « Le livre est un enchantement. C’est de la littérature ». L’auteur de Tristes Tropiques ira même jusqu’à qualifier cette oeuvre de la Renaissance comme le « bréviaire de l’ethnologue ». tant l’histoire de ce calviniste qui débarque à l’âge de 23 ans sur les côtés brésiliennes pour aider la colonie protestante dans l’île de Villegagnon n’en finit pas de fasciner. 

« Tout y respire la poésie de l’enchantement et l’allégresse de la connaissance de l’Autre ».

Fuyant un pays en proie aux guerres de religions, Jean de Léry trouve donc refuge sur ces terres lointaines. Nourri de ses visions, de ses expériences et de ses connaissances du Nouveau Monde, il écrit cette Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil en poursuivant, comme l’affirme Franck Lestringant dans la préface de l’édition du Livre de poche « Un dessein guère moins ambitieux que celui de la Recherche du temps perdu ».

Tout y respire la poésie de l’enchantement et l’allégresse de la connaissance de l’Autre. Imaginons-nous ! Un européen, trop conscient de ce qu’il estime être sa supériorité intellectuelle, découvre sur la même planète une contrée habitée par des gens d’une autre culture. Des « Cannibales » des Essais de Montaigne (I, 30) jusqu’à La Controverse de Valladolid de Jean-Claude Carrière (1992) en passant, donc, par l’oeuvre de Lévi-Strauss, Jean de Léry n’a cessé d’inspirer ses contemporains comme ses continuateurs. 

De la merveille de la découverte

Cette Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil est un bijou de la Renaissance et en comporte tous les traits : raffinement, culture et liberté. Le lexique fourni par Jean de Léry lui-même, qui est encore une base de travail indispensable pour les ethnologues, est à lui seul une preuve de cette obsession de la transmission qui animait les savants du XVIe siècle. Tout leur semblait neuf et leur capacité d’émerveillement s’accompagnait d’une irrépressible envie d’offrir ce savoir aux générations futures. 

Tout passe sous la plume de Jean de Léry. Du cannibalisme jusqu’à la description des abeilles et des coutumes locales. Le merveilleux homérique n’est jamais loin non plus : Christophe Collomb ne décrivait-il pas avec le plus grand sérieux les sirènes aperçues lors de sa folle navigation ? Cette délicieuse langue du XVIe siècle (n’ayons pas peur d’une forme de difficulté) sublime ces souvenirs d’un huguenot parti à l’autre bout de la terre à la rencontre d’une civilisation nouvelle. 

« Nous ne saurons par conséquent que trop recommander la lecture de cette merveille poétique qui a inspiré autant la littérature que la philosophie et l’ethnologie ». 

Les considérations de Jean de Léry sur l’écriture intéresseront Lévi-Strauss mais aussi Michel de Certeau qui dans L’Ecriture de l’Histoire revient sur plusieurs pages de Léry, tout comme Jacques Derrida à travers De la grammatologie : « Quant à l’escriture, soit saincte ou profane, non seulement aussi ils ne savent que c’est, mais qui plus est, n’ayans nuls characteres pour signifier quelque chose : quand cu commencement que je fus en leur pays pour apprendre leur langage, j’escrivois quelques sentences leur lisant puis après devant, eux, estimans que cela fust une sorcelerie, disoyent l’un à l’autre : N’est-ce pas merveille cestuy-cy qui n’est sceu dire hier un mot en nostre langue, en vertu de ce papier qu’il tient, et qui le fait ainsi parler, soit maintenant entendu de nous? » (XVI). Les considérations de Barthes sur le fascisme du langage ne sont pas loin. 

Nous ne saurons par conséquent que trop recommander la lecture de cette merveille poétique qui a inspiré autant la littérature que la philosophie et l’ethnologie. Tout y respire une frénésie de la connaissance qui, selon Lévi-Strauss toujours, est causée par par un sentiment bien précis qui tend à se perdre aujourd’hui : « D’abord, il y a eu chez lui une sorte de révélation du terrain. Il a su s’émerveiller des choses inouïes ». 

Liens 

Jean de Léry, père des ethnologues (L’Obs) 

Claude Lévi-Strauss : «Quand j’ai quitté les Nambikwaras» (Figaro) 

Un dossier sur Jean de Léry dans Philo-Lettres

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Julien De Rubempre

Fondateur du Nouveau Cénacle. Navigue entre sa bibliothèque, le Parc des Princes, Guernesey et son encrier. Pur produit d'une époque qu'il critique inlassablement.