Le 23 février 2017, Michel Tournier (1924-2016) a fait son entrée dans l’immense bibliothèque de la Pléiade. Une consécration pour cet écrivain-philosophe qui a durablement marqué la littérature de son empreinte mythique et légendaire.

Michel Tournier en Pléiade
Michel Tournier en Pléiade

A proprement parler, Michel Tournier n’est pas un écrivain : c’est un poète. Lui qui affirmait : « Je n’ai jamais rien publié qui ne découle secrètement et indirectement de Platon, d’Aristote, de Spinoza, de Leibniz et de quelques autres », ne pouvait ignorer la théorie platonicienne sur la poésie : « La cause qui, quelle que soit la chose considérée, fait passer celle-ci du non-être à l’être » (Banquet, 205 b). La poïèsis, comprise comme un acte créateur, englobe l’oeuvre de Tournier qui ne cesse de donner vie à des figures inoubliables comme son Robinson ou Le Roi des Aulnes. Comme Hugo, il a créé sa propre mythologie littéraire. Comme Balzac, il a recréé un monde. Comme Giono, il a chanté le monde de la plus belle des manières.

Le vrai et le Nouveau roman

« L’auteur des Météores n’a jamais cédé aux sirènes de l’abstraction au détriment de la narration : tout, chez lui, respire le plaisir de raconter ».

Dans la préface à cette édition de la Pléiade, Arlette Boulomié fait bien de remarquer : « Tournier est, apparement, en rupture avec les courants du XXe siècle. La famille des ‘expérimentateurs du langage’, qui, née au siècle précédent avec Mallarmé, aboutit à l’Oulipo en passant par Joyce, n’est pas la sienne ». On ne peut, en effet, comprendre Tournier sans prendre en considération cette deuxième moitié du XXe siècle littéraire marquée par le Nouveau roman que Jean Ricardou, prophète autoproclamé du mouvement, résumait ainsi : « Le récit n’est plus l’écriture d’une aventure, mais l’aventure d’une écriture« . Tout l’inverse chez Tournier, d’où son antagonisme avec Alain Robe-Grillet. L’auteur des Météores n’a jamais cédé aux sirènes de l’abstraction au détriment de la narration : tout, chez lui, respire le plaisir de raconter.

Michel Tournier

Les précieux projets de scenarii pour le cinéma inclus dans cette édition montrent à quel point l’obsession première de Tournier était non seulement de narrer, mais aussi de mettre en image et de sublimer le monde. Ce Robinson qui s’accapare une terre dans Vendredi ou les limbes du Pacifique pour finalement l’arraisonner et ne faire qu’un avec elle (corps et esprit) est le symbole d’un auteur-démiurge qui donne vie à ses propres mythes.

Arlette Boulomié, qui a dirigé cette édition de la Pléiade, a également écrit un essai important sur cette oeuvre, en 1997 : Michel Tournier, le roman mythologique, qu’il est possible de rapprocher du maître-ouvrage de Pierre Albouy : La Création mythologique chez Victor Hugo en 1963. Mais Tournier n’échappe cependant pas à son siècle, il y est ancré : Dans Le Vent Paraclet, essai biographique également présent dans cette édition, Tournier précise : « Le Roi des Aulnes constitue même un document historique », puisque cette figure de l’ogre qui traverse le roman, c’est l’Allemagne nazie. De Vendredi jusqu’a Gilles et Jeanne, la mythologie est au service d’une restitution littéraire du monde.

Michel Tournier, une œuvre déstabilisante

Les écoliers ont été marqués par Vendredi ou la vie sauvage, réécriture pour la jeunesse de Vendredi ou les limbes du Pacifique et pourtant, on ne saurait réduire Tournier à un auteur pour enfants. Les diverses notices présentes dans cette édition de la Pléiade le montrent à la perfection. Comme Jack London, comme Saint-Exupéry, il prend plaisir à conter et différents niveaux de lecture existent à travers les âges.

« Cette canonisation littéraire en Pléiade est donc capitale ».

Parce que Tournier inquiète. De Robinson, seul et désespéré au milieu de cette île luxuriante en passant par les obsessions d’Abel Tiffauges du Roi des Aulnes jusqu’aux Météores Jean et Paul et la quête mystique des Rois mages dans Gaspard, Melchior et Balthazar tout respire le paradoxe de l’intranquillité mêlée à la joie de raconter et de créer.

Cette « canonisation » littéraire en Pléiade est donc capitale. Elle marque non seulement la reconnaissance pour un auteur contemporain, mais aussi l’intérêt pour une œuvre plurielle, insaisissable et mystérieuse au sens premier du terme. La préface, les notes et les notices sont là pour nous éclairer mais, redisons-le, les scenarii édités à la suite des romans exposent les différentes volontés d’un auteur qui a si bien résumé l’ensemble de sa création dans Le Vent Paraclet : « Un mythe mort, cela s’appelle une allégorie. La fonction de l’écrivain est d’empêcher les mythes de devenir des allégories ». Michel Tournier est pourtant devenu un mythe et une allégorie, celle de l’ivresse d’écrire.

Liens :

Michel Tournier sur le catalogue de la Pléiade

La Compagnie des auteurs (France Culture) sur Michel Tournier

Une interview de Michel Tournier dans sa maison de campagne (Ina)

 

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Julien De Rubempre

Fondateur du Nouveau Cénacle. Navigue entre sa bibliothèque, le Parc des Princes, Guernesey et son encrier. Pur produit d'une époque qu'il critique inlassablement.