Les artistes, surtout ceux du début du XX° s., ont porté un intérêt croissant pour des croyances autres que celles établies et accréditées.

En effet, alors que ce siècle semble définitivement gagné par l’esprit du progrès scientifique et par le rationalisme dominant, nous voyons s’opérer un remarquable retour vers le sacré et les mythes.

Les sciences occultes et ésotériques comme l’alchimie et la kabbale qui apparaissaient comme inacceptables jusqu’alors, commencent à inspirer du respect.

Marcel Duchamp

Rien d’étonnant alors si ces deux oeuvres majeures ainsi que ses réalisations picturales du début fassent toutes référence à l’androgyne.

A ce titre, Marcel Duchamp, toujours à l’avant-garde de l’avant-garde, apparait comme le héraut de ces croyances longtemps marginalisées.

Yiannis Toumazis qui a écrit un ouvrage intitulé « Marcel Duchamp, artiste androgyne » (2013, Presses Universitaires de Paris Ouest), voit dans « le Grand Verre » et dans la dernière oeuvre de l’artiste « Etant donné » le noyau dur du travail duchampien qui est cette alliance du mâle et de la femelle.

Rien d’étonnant alors si ces deux oeuvres majeures ainsi que ses réalisations picturales du début fassent toutes référence à l’androgyne.

D’ailleurs l’artiste utilise aussi bien l’androgyne philosophique des gravures alchimiques du XVI° s. que celle de l’Adam Kadmon, l’Homme primordial de la Kabbale qui est l’archétype céleste d’après lequel Adam a été façonné.

Et parmi les premières oeuvres de Duchamp, celle intitulée Jeune homme et jeune fille dans le printemps (1911) mérite une attention toute particulière.

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Jeune homme et jeune fille dans le printemps (1911)

Ce tableau fut le cadeau de mariage de Marcel Duchamp à sa soeur Suzanne qui venait d’épouser un pharmacien de Rouen.

L’artiste représente en fait lui-même et sa soeur Suzanne sous l’apparence de deux êtres nus asexués.

Selon Arturo Schwarz (« Marcel Duchamp, la mariée mise à nu chez Marcel Duchamp, même » 1974, Ed. Georges Fall), les deux personnages à peine différenciés sexuellement, ont tous deux les bras levés vers le ciel, en forme de Y, ce « qui dénote leur commune aspiration à l’immortalité et la structure foncièrement androgyne de leur psychisme. » (p.112 op.cit.)

Par ailleurs, cette même oeuvre je l’avais déjà amplement commentée dans un article parue dans la Revue Le Nouveau Cénacle le 9 octobre 2015.

De cette étude, il ressortait notamment que Marcel Duchamp était très liée à sa sœur Suzanne.

« Il (Marcel Duchamp) va tenter de métamorphoser ses pulsions   incestueuses qui risquent de le paralyser ou le détruire par une vraie relation mythique du couple frère-soeur.

A cet égard ce tableau marque indéniablement une étape comme celle décrite par le psychanalyste Carl Gustav Jung :

« J’emploie l’expression d’individuation pour désigner le processus par lequel un être devient un in-dividu psychologique, c’est-à-dire une unité autonome et individuelle, une totalité. »

L’artiste par ce tableau essaye d’envisager l’inceste comme un « moyen de résoudre les contradictions de la dualité masculin-féminin, dans la reconstruction de l’unité androgyne de l’être primordial doué de jeunesse éternelle et d’immortalité. » (A.Schwarz, op.cit., p.112) »

Plus loin encore, il a été observé que « … ces deux êtres s’élancent à partir de deux demi-cercles qui pourraient symboliser deux mondes séparés voire deux astres opposés.

Ainsi pour le jeune homme, ce serait le soleil puisqu’une lumière jaunâtre émane de son demi-cercle alors que pour la jeune fille, ce serait la lune, puisque la lumière apparaît plus sombre.

Par ce jumelage des deux astres on retrouve évidemment le couple incestueux symbolisé par le soleil et la lune. Et dans la tradition alchimique on dénomme le Rebis (l’immortel androgyne hermétique) l’unité originelle de l’être primordial que reconstitue l’union de ces deux astres. »

En fait comme axe principal de son processus créateur, l’androgyne va permettre à Marcel Duchamp de tenter de réunir les contraires, la coniunctio oppositorum qui est à la base de la formation de nombreux systèmes philosophiques.

Le plus étonnant, c’est que ce même thème va également influencer d’autres artistes qui semblent a priori fort éloignés de l’univers de ce créateur atypique des ready-mades, je veux parler d’un peintre comme Marc Chagall.

Marc Chagall

En fait c’est grâce à Apollinaire que ce thème de l’androgyne comme symbole va intéresser Chagall. Dès lors on comprend mieux le titre de l’une de ses oeuvres qui honore l’intervention du poète, puisqu’elle s’appelle « Hommage à Apollinaire » qui date de 1911-1912.

Plus que que tout autre, en effet, ce poète cultive dans son esprit le fantasme des métamorphoses physiques.

Dans notamment « Poète assassiné », pièce morale qui se jouait au Théâtre français, Apollinaire porte un intérêt certain à l’inversion des identités masculine et féminine et révèle ainsi un attrait certain pour la figure de l’androgyne.

Se faisant, il part à la conquête de nouveaux territoires et de nouvelles expériences sachant que ce qu’il imagine tend à s’incarner dans la réalité.

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Hommage à Apollinaire (1911-1912)

Ce tableau fait partie des grands tableaux que Chagall réalisa lors de son premier séjour à Paris. Le titre exprime l’enthousiasme de Chagall après sa rencontre avec le poète.

Chagall traite le thème de l’androgyne grâce à ses connaissances bibliques et bien évidemment cela lui rappelle la création d’Eve.

Dieu crée les sexes en tirant la femme de la côte d’Adam (Gn 2,21). L’artiste associe le thème de la séparation des sexes à celui de la Chute.

Pourtant l’univers qu’il décrit parait plutôt complexe et au final très peu paradisiaque. L’androgyne s’inscrit dans des formes géométriques, se situant dans une spirale dextrogyre qui débouche, après quatre spirales, dans un cercle extérieur qui enveloppe le tout. On a l’impression de s’y perdre dans ce dédale de formes ?

Mais en y regardant de plus près, ce cercle extérieur fait penser à un cadran d’une horloge avec les chiffres. Effectivement, tout le cercle devient une horloge, et avec la Chute et la séparation des sexes c’est le Temps qui s’écoule et ne fait que commencer.

D’habitude Chagall peint des couples d’amoureux, mais ici dans ce tableau, le couple est d’une autre espèce.

C’est un être qui est à la fois l’androgyne primitif et le premier couple. Difficile d’identifier un ou deux personnages, car ils sont à la fois deux tout en n’étant toujours qu’un ?

Le hassidisme, courant religieux juif dont l’artiste se réfère souvent, lui donne en réalité certaines clés de compréhension.

Les doctrines théosophiques de la Kabbale à propos du cercle de Zohar éclairent l’arrière-plan de cette représentation.

Un message s’impose: toute vie religieuse se donne pour fin de restaurer cette unité mystique qui a été rompue par la Chute!

Pour le peintre aussi, c’est une métaphore lui permettant de découvrir l’unité esthétique.

Pour restituer le réel, il faut qu’il le traduise également par la polarité propre, en rétablissant tous les contrastes.

D’où l’importance également de la couleur pour reconstituer à la fois la diversité et les accords.

Jean Cocteau

Poursuivant ensuite sur le même thème de l’androgyne, Cocteau comparé à Chagall, reste un cas à part étant donné que son inspiration est toute autre.

L’oeuvre coctalienne, en effet, ne s’enracine pas dans les Ecritures comme celle du peintre russe. Et même si Cocteau ne cesse de se référer à la figure de l’ange, qui est son être androgyne par excellence, celui-ci reste toujours fort éloigné des représentations religieuses traditionnelles.

Dans le Journal d’un Inconnu, il évoque d’ailleurs ce besoin éprouvé par l’homme d’attribuer un visage humain à l’absolu par le biais notamment des représentations angéliques.

« …Monstres gracieux, cruels, terriblement mâles et androgynes, voilà l’idée que je me formais des anges. » (Journal d’un Inconnu, coll. Les Cahiers Rouges, Paris, Grasset, 1953, p.47-48)

4-35 Planche illustrée extraite de l’ouvrage Le livre blanc, 1930

Le poète, qui se dit « religieux sans religion précise » utilise en fait cette figure angélique
dans une optique personnelle et subversive et fait écho davantage à la mythologie et aux deux figures idolâtriques archétypales que sont Narcisse et Pygmalion.

La figure de l’androgyne reflète sa propre vision de « l’amour sexuel », cette réconciliation de la dualité de l’être humain, pour aboutir à cette indifférenciation sexuelle comme ces deux corps qui se rejoignent pour constituer l’unité originelle (voir dessin ci-dessus).

Une façon également pour lui d’assumer et de se réconcilier avec sa propre orientation sexuelle (l’homosexualité).

Mais, au-delà de son cas personnel, il va pouvoir également recourir au thème de l’androgyne pour corroborer cette fois-ci un dessein plus vaste qui est celui d’asseoir son désir d’éternité.

Et c’est notamment par son oeuvre vitrailliste réalisée à l’église Saint-Maximin de Metz qu’il va pouvoir concrétiser son ultime projet.

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Dans ce vitrail central de l’abside, avec la représentation de l’homme aux bras levés, Jean Cocteau immortalise la quête du chaman pour retrouver les temps originaires afin de bénéficier de l’état paradisiaque (l’éternité liée à l’Adam androgyne) qui a été perdu dans notre monde profane.
(voir mon article sur le même thème http://lenouveaucenacle.fr/les-vitraux-de-jean-cocteau-un-hymne-a-leternite )

L’androgyne se présente donc comme un être « idéal ». Son corps a su préserver l’unité primordiale qui existait avant la séparation originaire. Il vit dans la complétude alors que l’homme moderne vit en permanence dans l’errance, en quête de la moitié dont il a été privé.

C’est pourquoi dans cette représentation vitrailliste, on distingue en réalité deux corps, l’un partiel avec uniquement la tête, le tronc et les deux bras qui apparaissent dans la section inférieure (voir ci-dessous) et l’autre corps dans sa totalité dans les parties supérieures de la fenêtre.

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En réalité, il s’agit respectivement d’ un être de sexe féminin dans la section inférieure et de sexe masculin dans les sections supérieures du même vitrail.

Très probablement ces deux êtres vont s’unir grâce à la colombe pour constituer une seule entité et pouvoir retrouver ainsi l’état de l’androgyne ancestral.

Et donc, Jean Cocteau utilise bien le thème de l’androgyne avant tout pour remonter le temps et fixer à jamais le principe d’éternité.

En cela, bien entendu il reste fidèle aux sciences ésotériques : l’androgyne représente le corps ancestral celui qui a précédé la Chute, celui de l’Adam primordial avant la séparation des sexes.

En conclusion, Jean Cocteau rejoint effectivement Marcel Duchamp et Marc Chagall à travers le même prisme de l’idée d’androgyne qui peut s’analyser au final comme une quête d’absolu.

Mais avec des variantes dans cette recherche commune puisque Jean Cocteau privilégie davantage le principe d’éternité dans cette unité retrouvée alors que Marcel Duchamp et Marc Chagall semblent plus en quête d’un principe d’harmonie.

Ces deux artistes paraissent plus sensibles, en effet, à une humanité échappant à l’incompréhensible dualisme en retrouvant une figure qui puisse harmoniser les contraires.

Ainsi pour Marcel Duchamp ce sera cette attirance inénarrable pour l’alliance sacrée du mâle et de la femelle que l’on découvre dans son Grand Verre.

Et pour Marc Chagall, on va retrouver ce même besoin d’union avec tous ces couples d’amoureux qui jalonnent son oeuvre. Tous se réfèrent à cet « un et pourtant deux », à la réunion des séparés et au triomphe de l’amour sur l’antique scission.

Christian Schmitt

www.espacetrevisse.com

 

 

 

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Christian Schmitt

Critique d'art. Auteur de "l'univers de J.L. Trévisse, artiste peintre" (ed. Lelivredart 2008) et de trois autres ouvrages sur les vitraux réalisés par des artistes contemporains aux ed. des Paraiges: Jean Cocteau (2012), Jacques Villon (2014) et Roger Bissière (2016). A retrouver sur : http://www.espacetrevisse.com