Nicolas Domenach faisait partie du cortège d’invités de Manuel Valls lors de la tournée de ce dernier en Afrique. Hugo Clément, journaliste pour l’émission Quotidien de Yann Barthès, a interrogé l’éditorialiste sur cette invitation, ce qui n’a pas manqué de faire surréagir la toile.

Une polémique comme seule notre époque sait en provoquer. Avant-hier Jacques Séguéla, hier Zemmour, aujourd’hui Domenach. Plus rien n’est hiérarchisé. Tout devient émotionnel. Les professionnels du buzz spéculent chaque jour sur la valeur montante au petit matin, évaluent le cours en milieu de journée pour finalement se débarrasser de ses actions le lendemain. Interrogé par le journaliste de Quotidien, transmué l’espace d’un instant en un reporter de feue Combien ça coûte, Nicolas Domenach a donc répondu franchement aux questions. Droit dans ses bottes comme dirait l’autre. Revenons simplement sur les faits. Sans hurler avec la meute 2.0.

« Je n’ai jamais été payé, je paie de ma personne ».

Domenach est d’abord plutôt franc : « Je ne vous répondrai pas », avant de se justifier, « Je n’ai pas envie ». Puis il semble se raviser. Le verre à la main, détendu, il déclare : « C’est une technique de journalisme de combat rapproché », et de compléter posément : « 40 ans d’expérience, 40 ans de boulot ». Ce qui ne semble pas convenir à notre procureur en Kooples. Maître Domenach poursuit son raisonnement :  « Vous avez une idée de l’éthique préconçue? (…) Si au bout de 40 ans de boulot je réussis à être proche du Premier ministre à un moment essentiel de la vie politique, vous pensez qu’il y a connivence voire corruption ? J’ai voyagé avec tous les ministres de toutes les couleurs politiques (….) L’art du journalisme c’est d’entrer en contact et de prendre ses distances », et de conclure : « Je n’ai jamais été payé, je paie de ma personne ». Silence volontaire en plateau pour susciter la gêne. Moue ironique de Barthès.

Invité en plateau, l’inénarrable Jean-Michel Apathie y est même allé de sa petite leçon de morale « En journalisme il faut être rigoureux », avant de déblatérer sur les deniers publics. A-t-il seulement lu le rapport de la Cour des comptes sur les salaires faramineux de sa maison, France Télévisions ?

La leçon de Nicolas Domenach

Il est possible d’avoir tous les désaccords possibles avec Domenach. Les nostalgiques de Ça se dispute sur iTélé s’en souviennent encore et, d’ailleurs, les « Zemmouriens » se sont fait un plaisir de lui tomber dessus. Mais malgré ses perpétuelles leçons de social-démocratie agonisante, de féminisme et autres moralines cosmopolites, il est trop simple de se déchaîner sur Nicolas Domenach pour cette pseudo-politique qu’un autre épiphénomène chassera des esprits dès demain matin. De surcroît, il a administré au petit Albert Londres en Stan Smith une jolie petite leçon de journalisme.

« L’ESJ devrait créer un TD à ce sujet tant cette méthode, aussi surannée soit-elle, est bien plus fiable et honnête que de laisser traîner un micro ».

Le journaliste à l’ancienne face au chasseur de scoops. L’homme au carnet face au post-ado à tablettes. Celui qui infiltre et celui qui chipe des images. Une sorte de flic à l’ancienne face au procureur moderne. « Entrer en contact » puis « Prendre ses distances » : Domenach a résumé la fonction du journaliste. Il est à découvert. De quoi déconcerter, en effet, parce que chaque grand journaliste assume non pas le copinage mais les fameux « déjeuners parisiens », parce que là se trouve l’information. En reconnaissant payer de sa personne, Domenach rend d’ailleurs un hommage implicite aux Illusions perdues de Balzac … La nouvelle génération de reporters d’images, qui est plus familière des logiciels de montage et autres tables de mixage que de La Comédie humaine, ne peut saisir cette infime nuance entre compromis et compromission. 

L’éthique ? Dans le journalisme des émissions de Yann Barthès ? Allons donc. Voler des images, dérober des petites phrases à l’aide d’une perche, à l’insu des protagonistes, où est la morale de l’information ? Est-ce comparable avec le fait d’accepter un voyage avec le Premier ministre pour glaner quelques précieuses informations ? Nouer des contacts, se créer un carnet d’adresses, faire des déplacements : cela fait partie du métier. L’ESJ devrait créer un TD à ce sujet tant cette méthode, aussi surannée soit-elle, est bien plus fiable et honnête que de laisser traîner un micro.

Quotidien a donc eu son petit buzz. La vidéo a été en TT, le sujet sera en best-of. Il y aura des likes et autres RT. C’est la loi de la jungle numérique. En face, il n’y a plus qu’à apprécier la franchise de Domenach, qui aurait pu citer André Gide en guise de conclusion : « J’appelle journalisme tout ce qui aura moins de valeur demain qu’aujourd’hui ».

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Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et pur produit d'une époque qu'il critique inlassablement.