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Depuis que je suis sur Twitter, je ne cesse de m’interroger sur la capacité de l’être humain à se « foutre sur la gueule ». Il semblerait que la propension à se confronter ait fortement augmenté depuis l’émergence de ces fameux « réseaux sociaux ». Je ne ferai pas ici un état des lieux exhaustif de toutes les formes que ces oppositions virtuelles ont revêtu, mais je propose une simple réflexion sur ce que sont devenus nos rapports à l’heure de la guerre médiatique 2.0. Une guerre totale, tout le monde pouvant faire le buzz. Alors que la mission proclamée par leurs créateurs était de rassembler, on constate que l’objectif est loin d’être atteint.

Notre monde se compose de gens différents, différenciés, donc amenés à exprimer des points de vue divers. De ce constat, somme toute assez banal, on remarque que la polarisation touche en premier lieu le politique en France, et ne concerne plus vraiment les programmes, mais les personnes. Twitter et Facebook ont contribué à personnifier le débat politique.

La personnification au service du politique

Les politiques et les journalistes se replient sur eux-mêmes et leurs petites batailles intestines, utilisant les organes de presse pour s’invectiver, oubliant parfois le lecteur.  

Cette personnification concerne l’ensemble du champ médiatique, en commentant une information en partant de soi. Ces  joutes verbales via ces instruments ne concernent bien souvent que les personnes.  Nous devons être les spectateurs forcés de ces bagatelles. En témoigne les récentes prises de bec entre Jean-Marie Le Guen et Clémentine Autain ou Ménard contre le reste du monde. Les politiques et les journalistes se replient sur eux-mêmes et leurs petites batailles intestines, utilisant les organes de presse pour s’invectiver, oubliant parfois le lecteur.  Le FigaroVox en tête, suivi des tribunes du Monde, ou lorsqu’on déterre une ancienne interview d’un personnage dit « sulfureux », l’ensemble du spectre médiatique se crache dessus par journaux interposés, mais ça n’intéresse plus grand monde.

Cela reste inoffensif, mais a des ramifications parfois malheureuses. Ainsi la pugnacité de certains impressionne : on observe parfois des articles entiers répondant à  un tweet, pour défendre une vision du monde ou des articles ayant pour principales sources des tweets.  Malgré notre positionnement, nous avons, nous aussi, du mal à échapper à cette logique.  On met en scène le conflit permanent, et c’est un peu ce que le journalisme français est devenu.

Prenons le cas du camp « décolonialiste ». Outre la paresse intellectuelle et l’opportunisme de l’initiative, qui voudrait que les populations issues de l’immigration soient encore colonisées sur le territoire français, à l’instar de Nuit Debout, cette bulle médiatique a excité essentiellement les journalistes et les gens qui ont lancé ce mouvement. La subversion se résume à une chimère, le reste du pays semble indifférent à ses soubresauts. C’est le sentiment plus que la raison qui domine. On est toujours le raciste ou le capitaliste de l’autre.

Du journalisme militant et émotif assumé

Avec Twitter, le journaliste français devient enfin militant, pas pour la cause qu’il défend je vous rassure, pour son propre gain. On pourrait multiplier les exemples sur le fait que la seule espèce de journaliste qui peut se développer aujourd’hui est justement le militant.

Avec ces instruments de relation virtuelle nait l’obligation ou plus exactement la tentation, voire l’addiction à la réaction. Nous éructons devant nos smartphones ou nos ordinateurs, à bouillir devant un commentaire ou un tweet qu’on aura considéré comme insultant. On veut donner son avis à un monde qui ne nous écoute plus depuis longtemps.

Seul donc, nous nous mettons à l’abri de toute volonté d’être raisonné par une personne extérieure à cette dispute, dérisoire et pour le moins provisoire. Or, c’est dans l’échange immédiat et physique qu’il peut y avoir un processus de sens, d’empathie mutuelle. Se mettre à la place d’autrui. Mais avec notre manière d’interagir via l’ordinateur ou le smartphone, autrement dit « tout seul dans son coin », nous sommes devenus pour la plupart incapables d’éprouver la moindre empathie pour autrui, alors que nous vouons un culte pour le moins dissymétrique à des célébrités sans talent. Si auparavant nous discutions, échangions, voyant les émotions se dessiner sur les visages, ce qui pouvait en même temps nous faire réfléchir sur notre existence, les réseaux sociaux empêchent cela, car dans la mesure où l’autre n’est plus qu’un mirage ou un nom avec une photo d’un personnage de mangas ou un footballeur, cela prend la forme d’une opération terre brûlée des relations humaines.

Les réseaux sociaux ont été inventés et structurés par de jeunes urbains des classes supérieures pour qui les relations humaines sont essentiellement basées sur l’utilité, l’image, la rétribution symbolique et immédiate. Et lorsque nous constatons que la plupart de nos élites est issue de ces catégories, il est normal qu’on assiste à ce petit théâtre convenu. Avec Twitter, le journaliste français devient enfin militant, pas pour la cause qu’il défend je vous rassure, pour son propre gain. On pourrait écrire sans fin sur le seul fait que la seule espèce de journaliste qui peut se développer aujourd’hui est justement le militant. C’est d’ailleurs comme ça qu’il se fait le mieux entendre. Il twittera contre la loi travail, il dénoncera la « répression », l’Etat policier, les riches, la censure (sic).

L’instinct grégaire du « Hashtag »

 « Quelles que soient les idées suggérées aux foules, elles ne peuvent devenir dominantes qu’à la condition de revêtir une forme très absolue et très simple ».

Avec le « Hashtag », on assiste à la prise de pouvoir médiatique de l’émotion : cela ne permet guère de réfléchir.  Contrairement aux temps « pré réseaux sociaux », cela peut partir de n’importe quoi. Ces nouvelles guerres rendent le discours sensé, expliquant les choses, les causes, essayant de prendre du recul, inaudible, car on demande de réfléchir à notre monde et son évolution. Les foules en sont incapables. Ici la foule est définie par sa tendance primaire à suivre la vague dominante. Nous sommes vite dépassés par le nombre, et c’est à cet instant que ces lignes prennent tout leur sens :  « Quelles que soient les idées suggérées aux foules, elles ne peuvent devenir dominantes qu’à la condition de revêtir une forme très absolue et très simple ». Si Gustave le Bon évoquait ici les foules physiques, les foules du Web partagent à peu de choses près les mêmes caractéristiques, avec l’impression d’un monde binaire, simplifié, fait d’émotions brutes, sans raffinement. Les altercations peuvent se poursuivre sans fin. Toute cette agressivité latente chez l’être humain peut maintenant se propager sans aucune limite physique.

Pour tuer un Homme, il faut le déshumaniser. L’absence d’empathie mène irrémédiablement vers une confrontation constante des êtres, car on a de plus en plus de mal à considérer l’autre comme son égal.  On envisage facilement l’autre comme son ennemi, sans même le connaître. Dans ces conditions, la vie en société n’est plus guère possible.

Twitter a rendu aussi la moquerie populaire, presque automatique. D’une part, la moquerie a la faveur du plus grand nombre. D’autre part, elle est encouragée par la structure même de cet instrument de sociabilité virtuelle. Depuis quelques mois, on est maintenant capable d’intégrer le tweet dans une citation pour la commenter le plus souvent de manière négative, avec un certain mépris. Si on a de la chance, on peut survivre sous forme de « meme », aussi tragique que ridicule.

Twitter ou l’art de reprendre pour accabler

Il y a les querelles de gens « éduqués », enfin, instruits, tant le manque d’éducation transpire de ces chamailleries virtuelles. On ne relèvera pas l’erreur ou l’approximation pour aider l’autre mais pour mieux l’enfoncer, dans un sophisme grandiloquent.

Twitter c’est donc l’art de reprendre les gens.  Vous avez commis une erreur de date dans une interview, le twittos sera là pour vous la faire remarquer et publiciser la faute. Par conséquent, on aura un ton toujours supérieur à l’endroit du fautif, on se sent dominer l’autre, pour le résumer à sa faute, indigne. Une date imprécise, une faute d’orthographe, c’est une tornade qui s’abat sur vous. Personne n’est épargné puisque tout le monde, à un moment de son existence, commet une faute. Pour qui possède un peu de recul sur ce monde insipide, on se lasse vite de ces babilles dérisoires après quelques jours passés sur ces structures. Il y a les querelles de gens « éduqués », enfin, instruits, tant le manque d’éducation transpire de ces chamailleries virtuelles. On ne relèvera pas l’approximation pour aider l’autre mais pour mieux l’enfoncer, dans un sophisme grandiloquent.

Les principaux sujets sur lesquels les erreurs s’exercent sont intéressants. Elles sont pour la plupart politique ou historique, deux disciplines où l’appartenance à telle ou telle chapelle obscurcit bien souvent l’argumentaire. Ainsi, les inexactitudes  trouvées sont surtout subjectives, car on est face à des propositions qui peuvent facilement être réfutées eu égard au point de vue qu’on adoptera. On est dans l’« appréciation » plus que dans l’erreur. Faire de la politique consiste à dire : « J’ai raison, les autres ont tort » disait Jean d’Ormesson dans une récente interview. C’est aujourd’hui à cela que se résume la politique en France, pour les résultats que  nous connaissons.

Si le sport, c’est la guerre sans les armes, les réseaux sociaux c’est la guerre sans l’honneur.  

A l’inverse, si un mathématicien commet une erreur dans l’analyse du Théorème d’Ehrenfest, personne ne viendra rouspéter à coups de tweet s’il trouve une erreur. Tout simplement parce-que, dans un monde où les Bogdanov sont les seuls « docteurs » en physique quantique invités dans les médias de masse, 99% de la population est incapable de décrire ce qu’est  le Théorème d’Ehrenfest. L’imperméabilité du champ des mathématiques et plus généralement des sciences dures empêche ces divagations. N’importe qui ne peut pas raconter n’importe quoi. C’est heureux.

Ce n’est pas le cas de la Politique ou de l’Histoire, où chacun a son mot à dire. Mais c’est rarement intéressant. Si le sport, c’est la guerre sans les armes, les réseaux sociaux c’est la guerre sans l’honneur.  

Lieu privilégié de l’indignation par procuration où une minorité va bruyamment exprimer son désaccord, avec la véhémence d’une vierge effarouchée, et on conclue brillamment que tout le monde pense la même chose, on est en TT ! On fait appel aux valeurs en 140 caractères, cela suffit amplement. Mais « quand la valeur entame la raison, elle dévore le glaive avec lequel elle combat ». Finalement cela sied assez bien au genre humain. On s’y attendait.

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Rémi Loriov

Rémi Loriov est un homme libre qui s'intéresse à tout. On dit souvent à son propos : "personne ne sait ce qu'il fait, mais il le fait très bien." Il aime les histoires.