Entre 1985 et 1988, l’artiste Claude Maréchal réalise une immense fresque en mosaïque dans le métro parisien de la station Cluny-Sorbonne à la gare Saint-Michel-Notre Dame du RER.

Aidé par le maître mosaïste Maurice Bauchet, il lui faudra au moins 4 années de labeur intense pour réaliser cette oeuvre grandiose.

Mais le résultat est à la hauteur de la commande : une création monumentale de près de 620 m2 de fragments de mosaïque colorée. Un cadeau pour tous ces « …gens (qui) vivront dans l’oeuvre » selon l’expression de l’artiste lui-même.

Pierre Restany, pour sa part, compare cette réalisation à « un long sourire de bonheur au sein du ventre de Paris, entre deux fatigues, entre deux trains, entre Cluny-La Sorbonne et Saint Michel. Un discours-fleuve vers le fleuve » (Pierre Restany, « Claude Maréchal, un discours fleuve vers le fleuve », L’oeil, janvier-février 1988)

mosaïque claude maréchal 2 - cluny la sorbonne © Laura Prospero
L’oeuvre étonne également par sa beauté colorée.

Les émaux confèrent aux murs uniformes du métro des harmonies de fresque. Le don de coloriste de Claude Maréchal lui permet, plus que nul autre, de transcender cette oeuvre par sa passion pour la couleur.

Avec 3000 nuances, cette palette exceptionnelle lui fournit l’occasion de jouer comme un musicien sur l’harmonie des couleurs et leur richesse. Il utilise principalement les teintes primaires que sont les jaunes, les bleus et les rouges.

Un monde comme un réseau de ramifications

marechal_rer1h

Claude Maréchal est perméable comme tous les artistes de son époque aux phénomènes qui régissent le fonctionnement de notre monde.

Ainsi la peinture, et notamment la nouvelle peinture abstraite, est très sensible au phénomène décrit par Gilles Deleuze, « pour qui la métaphore maîtresse est celle du rhizome, une tige souterraine de plantes vivaces qui se reproduisent par des racines adventives. »(Tony Godfrey, La Peinture aujourd’hui, Phaidon, 2014, p.149)

La hiérarchie d’un ordre divin a disparu et a laissé la place à un monde quasi infini de ramifications.

L’artiste de Saint-Cloud semble s’insérer dans ce même schéma d’organisation, qui correspond par ailleurs à notre monde des réalités virtuelles.

ici, l’on retrouve la même métaphore du fleuve qui avait déjà été utilisée par Restany.

En effet, le monde décrit par Claude Maréchal peut correspondre aussi à un fleuve d’information.

« (celui-ci) détermine davantage l’identité que la matérialité » des structures physiques. Pour plonger dans le fleuve de l’information, il faut admettre que nous sommes nous-mêmes le fleuve. »(op.cit. p.154) D’autant qu’il peut être matérialisé par ce flot ininterrompu des voyageurs qui vont emprunter ces galeries souterraines du RER.

L’artiste va même revigorer son oeuvre en lui insufflant l’énergie de la vie du métro parisien. Cela va donner un sens aux fragments et rhizomes qui flottent sur ces fresques tubulaires.

Par ailleurs, Claude Maréchal, à instar d’autres artistes désireux de créer des espaces nouveaux, adopte volontiers la spirale et le tourbillon de l’auréole lumineuse, plutôt que la grille chère aux modernistes.

Ce faisant, il réussit par ces formes, à signifier un art de la tension et du repli conforme à la thèse de Deleuze. Une attitude qui fait écho, en fait, à l’expérience intuitive du sujet qui a tendance à se replier, comme une réaction réciproque avec les flux de notre monde ultra dynamique.

La musicalité de la couleur

mosaico de claude mareéchal - cluny © Laura Prospero
Une autre allégorie peut être évoquée à propos de cette fresque. Il s’agit de la métaphore musicale sécrétée par la couleur.

« La couleur comme une tonalité en un instrument, les séquences ondulantes qui trament l’ensemble comme une mélodie ou une voix. »(op.cit. p.149) A l’exemple de l’oeuvre du peintre américain Stephen Ellis.

Cette réalisation distille une ambiance singulière, d’apparence contradictoire mais au final tout en harmonie puisque rassemblant à la fois l’exubérance et le lyrisme serein.

Le monde décrit par cet artiste est clair, poétique et enchanteur et les couleurs sont étonnamment gaies.

Un compromis entre figuration et abstraction

mosaique claude maréchal 4 - cluny la sorbonne © Laura Prospero

L’oeuvre n’est pas totalement abstraite puisqu’elle représente ici ou là une figure animale (un coq ou un paon) et l’astre solaire.

En fait ce maître de la couleur n’adopte pas une position figée. Comme il est dit dans sa biographie « il est impossible de qualifier Claude Maréchal « d’abstrait » comme de « figuratif » puisque son oeuvre alterne simultanément entre ces deux pôles de réflexion. »

La narration n’est pas le  seul  but de son art,  car  il est animé  davantage  par  l’envie de provoquer des sensations, faire appel aux sens et permettre l’éclatement de la beauté !

D’où ce compromis subtil entre une certaine figuration pour poser un cadre et asseoir des repères et une abstraction rendue nécessaire afin de libérer des pulsions, cela dans le seul but de transcender la matière et d’aspirer à la vraie beauté.

En définitive, abstraire c’est toujours distiller, rendre possible. N’oublions pas que Kant affirmait à juste titre que: «  la beauté ne peut être ressentie que dans l’esprit. »

Apparemment ce peintre l’a bien compris !

P.S. : Claude Maréchal (1925-2009) qui est né et a vécu à Saint-Cloud est un artiste peintre de l’art français de la seconde moitié du XX° s. Grand coloriste comme Matisse, toute sa production est marquée par l’explosion de la couleur.

Christian Schmitt
www.espacetrevisse.com

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Christian Schmitt

Critique d'art. Auteur de "l'univers de J.L. Trévisse, artiste peintre" (ed. Lelivredart 2008) et de trois autres ouvrages sur les vitraux réalisés par des artistes contemporains aux ed. des Paraiges: Jean Cocteau (2012), Jacques Villon (2014) et Roger Bissière (2016). A retrouver sur : http://www.espacetrevisse.com