Paru en janvier 2016 aux éditions Fayard, Tout est halluciné de Hyam Yared est un roman des origines qui interroge tant la société du Moyen-Orient que les espoirs nés des Printemps arabes.

Frappée d’amnésie de sa naissance jusqu’à l’âge de cinq ans, Justine découvre le monde à travers les élucubrations religieuses de son père, un inconsolable nostalgique de l’Empire romain d’Orient. Élevée en Égypte, elle rejoint le Liban une fois adulte pour tenter de découvrir ses racines et en particulier la terre de sa mère, cette éternelle inconnue.

Elle y rencontre Dalal, jeune fille éprise de liberté et de laïcité dans un Liban en proie aux déstabilisations géopolitiques ; et découvre à ses côtés l’émancipation, la liberté ainsi que la sensualité.

Tout est halluciné est à la fois un roman des origines comme une description des conflits pluriséculaires qui secouent le Moyen-Orient, où le rêve côtoie la désillusion, comme un écho aux espoirs déçus des Printemps arabes.

Tout est halluciné, roman français sur le Moyen-Orient

La France et l’Orient sont intrinsèquement liés. Des Lettres persanes de Montesquieu en passant par le Voyage en Orient de Gérard de Nerval ou Les Orientales de Victor Hugo, ce lien témoigne à la fois de la puissance imaginative des auteurs français lorsqu’il s’agit d’évoquer ces contrées tout comme il montre combien la langue française a toujours su les magnifier.

Ce lien indéfectible entre la littérature française et cet Orient se vérifie toujours depuis quelques années.

Dans son essai L’Orientalisme, Edward Said est allé encore plus loin en décrivant combien ce Proche-Orient (qui fut jadis l’Empire ottoman) a été inventé par les Occidentaux de manière scientifique, littéraire ou picturale. Les « Orientalistes » auraient donc plaqué sur cette partie du monde à la fois leurs préjugés et leurs fantasmes, créant par conséquent un orient imaginaire, tantôt charnel et sensuel, tantôt despotique et sombre.

Ce lien indéfectible entre la littérature française et cet Orient se vérifie toujours depuis quelques années. Avec La Dernière nuit du Rais paru en 2015, Yasmina Khadra s’est plongé dans la tête d’un despote sanguinaire qui n’est autre que Kadhafi. 2015 est aussi l’année des Désorientés, récit autobiographique d’Amin Maalouf qui raconte le retour d’un intellectuel exilé en son pays d’orient, où ses amis d’enfance sont confrontés aux affres que l’actualité nous rapporte chaque jour : l’islamisme, la corruption, la violence. Le Prix Goncourt 2015 a de surcroît été attribué à Mathias Enard pour Boussole, roman dans lequel Franz Ritter, musicologue amoureux de l’Orient, plonge en lui-même pour se souvenir de ses voyages à Palmyre ou Téhéran, offrant au lecteur une réflexion sur le thème de la frontière.

Les paradoxes du Moyent-Orient

Tout comme le Printemps des peuples en 1848 avait donné naissance à une importante production littéraire, les Printemps arabes n’en ont pas fini d’inspirer les auteurs et les penseurs du XXIe siècle.

En racontant l’histoire de Justine, Hyam Yared met en lumière les paradoxes des sociétés moyen-orientales : le désir d’émancipation et de liberté d’une part, les révolutions arabes et le péril islamiste d’autre part.

De Sidi Bouzid en 2010, en passant par les espoirs de la place Tahrir jusqu’aux bains de sang syriens que nous déplorons chaque jour encore, les plaques tectoniques de la révolution n’en finissent pas d’ébranler un monde arabe qui regarde l’Occident avec tantôt beaucoup de curiosité, et parfois avec ressentiment.

C’est tout le paradoxe d’un univers aux racines tant grecques que chrétiennes ou islamiques, où des peuples ont dû apprendre à vivre ensemble malgré les tumultes de l’Histoire, en se tapant dessus ou en tentant de coexister pacifiquement au sein de cet « Orient compliqué » qui ne cesse d’intriguer.

En racontant l’histoire de Justine, Hyam Yared met en lumière les paradoxes des sociétés moyen-orientales : le désir d’émancipation et de liberté d’une part, les révolutions arabes et le péril islamiste d’autre part.

A l’heure où l’actualité ne cesse d’évoquer la terreur que l’Etat islamique fait régner en Irak, en Syrie et bientôt en Libye, à l’heure où le terrorisme extrémiste frappe jusqu’au cœur de Paris, à l’heure où les droits des femmes sont de plus en plus contestés en Egypte ou en Iran, Tout est halluciné trouve une résonance particulière pour le lecteur d’aujourd’hui.

Parce qu’il montre que rien n’est figé dans le temps et que l’Histoire de ces territoires n’a finalement jamais été simpliste, il invite le lecteur à la réflexion en lui montrant combien une jeunesse a également envie de vivre librement, qu’elle est avide elle aussi de poésie, de sensualité et de retrouvailles avec ses racines.

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Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et pur produit d'une époque qu'il critique inlassablement.