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« (…) Je faisais l’apprentissage de la nostalgie et découvrais combien elle aide à passer les jours, à reposer ses peine, à échanger des rêves, à se construire un avenir commun. » – Boualem Sansal

« Que je t’ai aimée tard, Beauté surnaturelle ! Mais quoi, tu étais en moi et j’étais hors de moi. » – Saint Augustin

Je suis nostalgique d’une époque que je n’ai pas connue et qui n’a sans doute jamais existé. Nostalgique d’une France idéalisée, pays d’Histoire et d’aventures, de paysages, de territoires et de conquêtes, pays des droits de l’homme et fille ainée de l’Église, quintessence de la monarchie absolue comme de la république … Cette France-là, que d’aucuns seraient tentés de qualifier d’éternelle, est ma patrie de cœur et de naissance. Elle est plus littéraire que politique, plus passionnée que raisonnable, elle s’accommode très bien du paradoxe dont en gastronomie elle a fini par se faire un nom, loin des bondieuseries hygiénistes des ceusses-qui-pensent-que-tout-ce-qui-est-bon-est-très-mauvais, suivez mon regard… Pour cette troisième chronique de la France à l’estomac, j’ai envie de vous parler de livres, d’auteurs et de savoir-vivre, d’être joyeux compagnon en ces temps d’ultra-individualisme globalisé veule et immanent. Et de vous inviter à découvrir, lire ou relire la trilogie de Fernand Braudel sur L’identité de la France[1], bréviaire universitaire et accessible de l’essence de notre pays, de ses terroirs et de ses habitants.

La chair et l’esprit de la France

À mes yeux, la beauté surnaturelle de la France, si elle crève le regard par ses paysages colorés, vallonnés, ses plaines et ses montagnes, ses petites rivières et ses fleuves majestueux, cette beauté s’incarne et se révèle en littérature et en bouche. Il n’est pas question ici de refaire une histoire littéraire de la France (j’en suis incapable) ni une carte de restaurant étoilé Michelin (il existe un guide pour ça), mais de constater qu’au quotidien, on peut communier avec la chair et l’esprit de la France, déguster ses mets, traditions et vins, s’abreuver de ses auteurs dans leur richesse et leur diversité. Loin de signifier un repli sur soi, ce comportement salutaire est un prérequis à l’ouverture.

« Qui mieux que ses écrivains pour ressentir la France, la sentir en soi, la découvrir, la vivre, l’apprécier, vibrer à l’unisson de ses héros, trembler de ses turpitudes, humer ses fragrances et contempler ses couleurs ? »

Pour partager avec l’autre, encore faut-il savoir qui nous sommes. L’ignorant réagit par la violence, sa seule arme de défense et son seul rapport possible à un monde qui lui est a priori hostile, notamment du fait de son ignorance (ce qui rend à proprement parler criminelles les réformes de l’éducation visant à déconstruire la nation et à rabaisser le niveau en vue de créer des consommateurs contribuables parfaitement idiots[2]). Et de vous inviter, en preuve de ce que j’écris, à lire l’œuvre romanesque, journalistique et bibliographique de Gérard Oberlé, preuve vivante que la France est un pays ouvert, littéraire et gastronome à mille lieues de la France grise et triste peuplée de chômeurs paresseux et de patrons voyous, coupable de mille turpitudes héréditaires comme voudraient nous le faire croire des gens que je ne qualifierai pas pour économiser quelques procès à mon rédacteur en chef.

Qui mieux que ses écrivains pour ressentir la France, la sentir en soi, la découvrir, la vivre, l’apprécier, vibrer à l’unisson de ses héros, trembler de ses turpitudes, humer ses fragrances et contempler ses couleurs ? Goûtons donc l’histoire de France en s’aventurant avec Dumas, mettons en branle sa corde sensible avec Hugo, imprégnons-nous de sa sagesse avec La Fontaine, imaginons ce qu’elle aurait pu devenir avec Jules Verne, moquons son présent avec Muray…

La France, patrie du livre

La France est le seul pays au monde à avoir deux rentrées littéraires aussi gargantuesques, au moins en volume (indépendamment de la qualité des publications, la marque de l’excellence littéraire étant sa rareté). Un pays littéraire dans l’âme est par nature un beau et grand pays dont il y a lieu d’être fier. Une plongée salutaire dans les œuvres de Balzac ou Stendhal ou encore Simenon (le plus français des écrivains belges qui relève de la littérature française par la langue certes, mais aussi par sa gigantesque autopsie des mœurs, des êtres et de la société française de son temps), par exemple, révèle ce qu’il y a d’universel et d’éternel en la France. Dans sa préface au Chien jaune[3], une enquête du commissaire Maigret, Marcel Aymé écrit que ce qui l’étonne le plus, « c’est que les romans de Simenon soient au moins aussi lus dans les autres langues qu’ils le sont en français : il existe même des pays où ils touchent un pays beaucoup plus étendu que dans le nôtre » et de constater que dans ces pays, les lecteurs de Simenon « ne se sentent (pas)dépaysés dans ce monde romanesque où les êtres et les lieux sont pourtant , semble-t-il, très caractérisés, très particularisés ».

« L’honneur interdit de mordre la main qui te nourrit et te protège. Tant pis si ça en choque certains ».

Très français de fait, et pourtant à la fois intemporel et universel. Sans doute aucune littérature au monde – à part peut-être la russe avec Dostoïevski, Tchekhov, Tolstoï entre autres – n’a dépeint d’une manière aussi universelle les tréfonds de l’âme et des relations humaines que l’ont fait Balzac, Stendhal, Zola, Hugo, La Fontaine et tant d’autres écrivains français ayant intégré le patrimoine littéraire mondial.

La France est un beau pays, ouvert et généreux, littéraire et gastronomique, et il est usant de l’entendre dénigrer gratuitement à longueur de journée et de colonnes par ceux-là même qui sont censés le promouvoir et le défendre (vous savez, ce peuple qui vote mal et qui refuse « de se réformer », et par une partie de ceux qui en profitent, une partie de ceux à qui la France offre asile, gite et couvert, couverture maladie universelle et tout un arsenal de dispositifs sociaux pour les aider à se prendre en main et s’en sortir. Je n’écris pas que ceux qui bénéficient, citoyens ou non, du secours de la France sont ingrats. Loin de là. Mais y en eut-il eu qu’un seul, ce serait un de trop et c’est inacceptable. L’honneur interdit de mordre la main qui te nourrit et te protège. Tant pis si ça en choque certains.

Comme le disait un vieux dégueulasse[4], « il n’y a que trois façons de s’en sortir : se saouler, se flinguer ou rire ».


[1]Fernand Braudel, L’identité de la France – T1 Espace et histoire, T2 & 3 Les hommes et les choses, Éditions Arthaud, 1986.

[2]Je sais que je radote, mais le rabâchage est la base de l’apprentissage et la prise de conscience devient chaque jour plus nécessaire avant le suicide globalisé qui s’annonce. « Hâtez-vous lentement et sans perdre courage / cent fois sur le métier remettez votre ouvrage » chantait Nicolas Boileau…

[3]Georges Simenon, Le chien jaune, préface de Marcel Aymé, Pocket, 1997.

[4]Charles Bukowski.

Le Librairtaire

Le Librairtaire

Historien de formation, Le Librairtaire vit à Cordicopolis. Bibliophage bibliophile, amateur de caves à cigares et à vins. http://librairtaire.fr/wordpress/