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La joute récente entre Sandrine Mazetier et Julien Aubert ravive un débat toujours propre à susciter des réactions : faut-il, au nom de l’égalité entre les sexes, féminiser l’ensemble des noms de métiers, fonctions, titres et grades ? Ce qui devrait être uniquement une question appartenant au domaine linguistique offre aux féministes une nouvelle occasion de monter au front ; selon elles, la société voudrait dominer les femmes jusque dans son vocabulaire.

Très souvent, il arrive que certains faits, pour des raisons inexplicables, dénotent, mobilisent soudain l’attention générale avant de sombrer dans un oubli intersidéral. C’est la vie de l’information, et ainsi va notre époque qui, en un mouvement compulsif, veut absolument tout savoir sur tout et sur tous, puis se lasse et se tourne vers de nouvelles marottes médiatiques.

Toutefois, il se produit parfois de micro-événements qui grandissent, enflent, envahissent tout l’espace. C’est ce qu’il s’est récemment passé, le 6 octobre dernier plus précisément, quand Julien Aubert, député de l’UMP, s’adressa à la socialiste Sandrine Mazetier, qui dirigeait la séance, en l’appelant « Madame le président ». Fâchée de ne pas avoir eu du « Madame la Présidente », l’outragée tempêta et obtint une sanction pour le délinquant qui se retrouve privé d’un quart de son indemnité parlementaire pendant un mois.

Il est vrai que, dans l’article 19 du Titre II de son document intitulé Instruction générale du bureau de l’Assemblée Nationale, l’institution en question précise : « Les fonctions exercées au sein de l’Assemblée sont mentionnées avec la marque du genre commandé par la personne concernée ». De ce fait, dans l’hémicycle, on doit utiliser « Madame la présidente ». Que Julien Aubert se le tienne pour dit : une « Madame la présidente », sinon rien. S.M. doit exulter ; elle a remporté une victoire inestimable.

Évidemment, on peut concevoir les arrière-pensées politiques qui ont probablement agité la dame, en ces temps difficiles et houleux pour son camp. Mais nous n’entrerons pas dans ce débat et examinerons les faits sous l’angle des rapports entre linguistique et féminisme.

Historique de la féminisation

De longue date, le langage serait un véhicule du machisme ambiant, puisque les noms des métiers et fonctions relèvent historiquement du genre masculin. Aussi, dès les années 1960, les féministes américaines partirent en guerre contre leur propre langue : le lexique, ce misogyne multiséculaire, devait être féminisé. Et comme on sait que toutes les tares états-uniennes finissent fatalement par traverser l’Atlantique, les délires pseudo-linguistiques de ces dames arrivèrent sur nos côtes au début des années 1980. Ainsi, une commission de terminologie naquit en France en 1984. Cet organisme fut chargé de la création d’une terminologie paritaire : terminée, l’hégémonie du genre masculin dans la désignation des fonctions et des professions ; on allait féminiser. Mais l’histoire politique de notre pays suivit son cours, des changements de majorité eurent lieu, et l’initiative resta sans suite. Les manipulatrices du langage eurent gain de cause en 1998, sous le gouvernement Jospin, qui sonna de nouveau la charge : l’Académie française eut beau tonner, l’année 1999 vit la naissance d’un document qui restera dans les annales du politiquement correct.

L’œuvre en question porte pour titre principal : Femme, j’écris ton nom …,[*] et, pour sous-titre, la mention suivante : Guide d’aide à la féminisation des noms de métiers, titres, grades et fonctions. C’est un document étonnant qui mélange références linguistiques et philologiques sérieuses et professions de foi féministes. La rédaction en fut dirigée par Bernard Cerquiglini, linguiste reconnu de ses pairs, épaulé dans sa tâche par quatre « ingénieures » (sic) (de recherche ou d’études) ainsi que par une « technicienne » (sic). La lecture peut commencer.

Quand le ridicule menace de faire mourir – de rire

Les premières pages de ce document qui, précisons-le, sert aujourd’hui encore de texte de référence, font entrevoir la tonalité de l’ensemble : il est inadmissible que des noms de métiers ou d’activités diverses n’aient pas d’équivalent linguistique féminin. On va féminiser à tour de bras, même au prix du ridicule.

L’ouvrage énumère donc les différentes techniques linguistiques de féminisation et propose, en regard de leur étymon masculin, plusieurs centaines de noms de métiers ou de fonctions féminisés. Et c’est à ce point que l’on peut raisonnablement s’interroger sur le bon sens des rédacteurs du guide ; en effet, les exemples qui suivent montrent les limites de ce processus, car, à l’issue de la tentative de féminisation, de très nombreux noms masculins de métiers désignent, sous leur forme féminine, des objets du quotidien. Voici un florilège de noms de métiers féminisés dont les masculins d’origine sont aisément identifiables (on remarquera que certains métiers cités ne sont pas les plus fréquents, mais il fallait certainement faire plaisir à tout le monde) :

Aumônière, barboteuse, bétonnière, cafetière, calculatrice, calorifugeuse, capucine, carrière, centrifugeuse, chevalière, crêpière, débroussailleuse, dépanneuse, essoreuse, étagère, fourrière, glacière, jardinière, lessiveuse, liseuse, meuleuse, perceuse, perforatrice, permanente, plombière, ponceuse, portière, poudrière, relieuse, rôtisseuse, sableuse, saleuse, saucière, tireuse, tondeuse, tourbière, tournante, veilleuse, verrière.

Nous venons de citer les féminisations les plus amusantes ; toutefois, nous ne saurions conclure sans ajouter la célèbre série composée de coureuse, entraîneuse et professionnelle, termes aux connotations redoutables. Mais honni soit qui mal y pense, paraît-il

Respecter la langue : la modération comme vertu

S’il est vrai qu’une langue vivante change au fil du temps, il faut garder en mémoire le fait que l’évolution linguistique se fait selon un mouvement spontané et non contraint

Ces féminisations outrancières devraient inciter à la pondération. Il y a quelques années, l’Académie française avait publié sur son site un article intitulé Féminisation (des noms de métier, de titres, etc.); dans ce document, l’Académie rappelait qu’elle avait souligné en 2002 « le contresens linguistique sur lequel repose l’entreprise d’une féminisation systématique« . La demeure des Immortels, qui accepte des noms entrés dans l’usage comme institutrice, laborantine, écuyère ou chercheuse, fustige à juste titre les dérivations lexicales féminisantes allant à l’encontre des règles du français, comme par exemple les termes chercheure, professeure, auteure. Toujours dans ce même document, l’institution déplore « les dommages que l’ignorance de cette doctrine inflige à la langue française et l’illusion selon laquelle une grammaire « féminisée » renforcerait la place réelle des femmes dans la société.« 

Les féministes, qui se moquent apparemment de l’avis des académiciens, adorent pourtant ces monstres linguistiques, et, alors que nous rions légitimement des noms cités plus haut, ces dames se récrient et allèguent que refuser cette évolution lexicale, c’est condamner la langue à mort. En effet, selon ces savantes, une langue qui n’évolue pas est menacée de disparition. S’il est vrai qu’une langue vivante change au fil du temps, il faut garder en mémoire le fait que l’évolution linguistique se fait selon un mouvement spontané et non contraint, comme l’est celui qui veut nous être imposé. Les féministes et leurs suppôts sont peut-être ignorants de l’histoire des langues mais ils ne peuvent balayer cette vérité : c’est l’évolution naturelle et spontanée qui a seule valeur linguistique, non l’évolution forcée apparaissant comme un totalitarisme appliqué au langage. Toute modification forcée de la langue est inacceptable car c’est la langue qui décide, la langue et son histoire, la langue et ses mécanismes internes.

Le bon sens contre une vaine vendetta

L’institution souligne également son refus de la féminisation des titres, grades et fonctions officiels dans la sphère publique ou administrative, même si cette féminisation peut avoir lieu dans la sphère privée.

La grosse colère de Madame Mazetier a conduit l’Académie française à publier une mise au point le 10 octobre dernier. Dans ce document, l’Académie rappelle son acceptation ancienne de noms de métiers féminisés comme aviatrice, pharmacienne, avocate, etc., mais aussi son rejet de formes telles que professeure, ingénieure, sapeuse-pompière, « qui sont contraires aux règles ordinaires de dérivation et constituent de véritables barbarismes« . L’institution souligne également son refus de la féminisation des titres, grades et fonctions officiels dans la sphère publique ou administrative, même si cette féminisation peut avoir lieu dans la sphère privée. Privée, mais non publique. Non officielle.

Pour finir peut-être provisoirement, le coupable lui-même, Julien Aubert, revient sur ce qu’il nomme un « tintamarre médiatique incroyable » dans un appel publié dans la presse le 17 octobre. Bien évidemment, cet « appel aux citoyens » n’est probablement pas dénué de préoccupations politiques. Mais il a le mérite de poser de nouveau la question linguistique dont nous venons de traiter, et bien sûr de souligner le caractère très démocratique avec lequel une partie de l’intelligentsia a fondu sur lui.

Ne rêvons pas : aucun de nos arguments linguistiques ne peut ni ne pourra jamais convaincre les féministes, cloîtrées dans leur prison mentale infestée de mâles vindicatifs ; les explications linguistiques et philologiques doivent les faire rire. Mes chères demoiselles, vous êtes quand même à plaindre car vous voyez du mal des mâles partout, jusque dans les mots. Mais nous avons quelque chose qui devrait peut-être vous consoler ; puisque vous êtes pour la parité des appellations, réjouissez-vous : la langue française, dans son génie comme on disait aux siècles passés, a tout pour vous séduire.

Le français possède des noms et des adjectifs qui ont la même forme pour les deux genres ; on les appelle épicènes. Par exemple et au hasard, on peut citer … ridicule. Cela devrait satisfaire votre désir d’égalité, non ?

Françoise Nore

 

[*] On aura noté, avec perplexité, la référence au poème Liberté de Paul Éluard.

 

Françoise Nore

Françoise Nore

Linguiste, amoureuse des mots, de la littérature classique, de Paris, profondément enracinée dans la culture, les traditions et l'Histoire européennes. On peut découvrir son univers sur http://www.francoisenore.com/