Dans le flot ininterrompu de commémorations et de célébrations, de livres et de revues, de rééditions et de fac-similés des journaux de 14-18, l’observateur attentif est frappé par un absent.

Celui-ci n’est pas le poilu à la redingote bleue d’un autre âge et dont on connaît la vie quotidienne dans ses moindres détails. Il ne s’agit guère non plus des taxis de la Marne ou des fusillés pour l’exemple. Pas davantage de la guerre de tranchées dont les moindres détails s’étalent sur les cartes en papier glacé des magazines de votre kiosque à journaux.

Non. Le grand absent est un simple adverbe ponctué d’une interrogation: pourquoi ? Pourquoi a-t-on fait la guerre ? Dans quels buts et avec quels objectifs ? D’ailleurs, le pronom indéfini « on » n’a pas vraiment de sens, tant les buts de guerre français, russe, allemand ou autrichien étaient différents. Le journaliste Jacques Bainville, contemporain des événements, écrivait : « On fait la guerre pour avoir la paix, c’est-à-dire pour rentrer dans la légalité des relations internationales. » Il ajouta aussi au lendemain de la défaite allemande : « Comment dire que la guerre ne rapporte rien à personne ? Elle a fait passer aux États-Unis l’hégémonie du monde. »

Une histoire vue d’en haut

Qu’on se le dise : le fait politique est incontournable si l’on veut comprendre ce que fut ce conflit. On ne saurait se contenter d’une histoire « vue d’en bas ». Certes, elle a sa valeur mais elle a surtout ses limites : « L’histoire mémorielle dérive souvent vers une forme de catharsis collective quelque peu voyeuriste. L’émotion se substitue à la réflexion. » Il faut savoir gré à Georges-Henri Soutou, l’auteur de ces lignes, d’élever la question de la Grande Guerre à sa véritable dimension historique et politique dans un ouvrage remarquable : La Grande illusion : quand la France perdait la paix 1914-1920[1].

Le titre constitue en soi une nouveauté. Il nous rappelle cette réalité : l’armistice n’est qu’une suspension des hostilités et la guerre ne cesse que le jour où les traités de paix sont signés, c’est-à-dire, à l’époque, en 1920[2].

A la recherche de la paix

Une telle perspective chronologique permet ensuite de rappeler que, pendant le conflit, des hommes ont recherché les moyens de revenir à une situation de paix. Cela s’est fait sous condition et en fonction du contexte, c’est-à-dire de la situation militaire, des victoires et des défaites. Ainsi, l’ouvrage met en relation « les buts de guerre, d’une part, et de l’autre les sondages confidentielles en vue d’éventuelles négociations de paix». Car, pendant des mois, des ministres et des parlementaires français ainsi que des conseillers ont travaillé à une sortie de guerre.

Il s’agissait, dans un premier temps, de mettre fin à plus de quarante années d’hégémonie allemande en Europe et de récupérer l’Alsace et la Lorraine.

Un peu avec l’ennemi, mais surtout avec leurs propres alliés dans le but de dessiner le monde de demain. Tout d’abord de façon discrète puis de façon plus ouverte en transmettant, dès novembre 1916, leurs buts de guerre. Il s’agissait, dans un premier temps, de mettre fin à plus de quarante années d’hégémonie allemande en Europe et de récupérer l’Alsace et la Lorraine. Enfin, la France cherchait à étendre son influence politique, militaire et économique sur le continent.

Quand l’idéologie s’invite dans le conflit

Mais l’arrivée des Etats-Unis en 1917 change la donne. La dimension idéologique s’invite dans le conflit et le débat. La France perd, au propre et au figuré, le sens de l’équilibre européen. Elle délaisse sa politique de défense d’un concert des Etats européens, qui date des traités de Westphalie (1648), au profit du principe démocratique du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, inscrits dans les fameux quatorze points du président Wilson et repris dans les traités de 1919-1920. Néanmoins George-Henri Soutou nuance quelque peu le trait en réévaluant le traité de Versailles à sa juste valeur. Il place ce dernier « à mi-chemin entre l’ancien Concert européen, dont les pratiques de concertation entre les grandes puissances et les principes d’équilibre subsistent en partie, et le wilsonisme, avec le principe de l’égalité de tous les Etats. »

Napoléon Bonaparte fit l’erreur en Egypte. Bush la répéta en Irak. Wilson la fit, lui, en 1919.

D’après l’auteur, il existait en somme une flexibilité et une souplesse dans les traités de 1919-1920 permettant divers moyens d’action. Le vice du système reposait cependant sur cet optimisme libéral que le monde serait sauvé par la démocratie. Napoléon Bonaparte fit l’erreur en Egypte. Bush la répéta en Irak. Wilson la fit, lui, en 1919. On connaît la suite de l’histoire : la crise de 1929 et l’émergence des totalitarismes qui nous amenèrent très sûrement à une nouvelle conflagration.

Erudit, Georges-Henri Soutou, qui a le sens du détail et de l’intelligence des faits, révèle toute la complexité des événements et de ce monde politique. Il en énumère chaque nuance, fuit toute interprétation idéologique ou partisane et pourfend bien des idées reçues. Ce spécialiste des relations internationales, reconnu bien au-delà de nos frontières, nous permet ainsi de mieux comprendre le rôle de la France dans ce qui reste une des plus grandes tragédies de notre histoire.

Christophe Dickès

[1] SOUTOU Georges-Henri, La Grande illusion-Quand la France perdait la paix 1914-1920, Tallandier, 379 pages, 21,90€.

[2] Le traité de Versailles est signé le 28 juin 1919, les suivants (Saint-Germain en Laye, Neuilly, Trianon et Sèvres) les douze mois suivants.

Christophe Dickès

Christophe Dickès

Docteur en histoire contemporaine des relations internationales, Christophe Dickès est spécialiste de l’œuvre de Jacques Bainville, auteur de Jacques Bainville, les lois de la politique étrangère (Bernard Giovanangeli Editeur) et Bainville, la Monarchie des Lettres (Robert-Laffont, coll Bouquins). Spécialisé aussi dans l’étude du catholicisme contemporain, il a dirigé chez Robert-­Laffont un Dictionnaire du Vatican et du Saint­-Siège (coll. Bouquins). Son dernier livre, Ces 12 papes qui ont bouleversé le monde (Tallandier), est une réflexion sur le pouvoir et la grandeur pontificales des origines à nos jours.