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Les avancées technologiques, c’est bien. Sauf si elles conduisent à un dessèchement ou à une déshumanisation de nos pratiques culturelles. L’une des évolutions actuelles les plus dangereuses concerne le livre, et donc la littérature, avec la tentative d’implantation des liseuses dans notre quotidien.

L’année 1455 fut une année majeure dans l’histoire de la diffusion et du partage du savoir. C’est en effet au milieu du Quattrocento, et plus précisément le 23 février 1455, que sortit à Mayence un exemplaire de la Bible imprimé par Johannes Gutenberg ; il s’agissait du premier livre ayant bénéficié du système de l’impression en série avec caractères mobiles. Les années et les siècles suivants assirent le succès de cette invention qui facilita dès lors l’accès au livre et à la connaissance – pour les Européens alphabétisés, s’entend. Il y a peu encore, la vie était belle. On achetait ses livres chez un libraire. Lorsqu’on était en quête d’un volume ancien non réédité, on se tournait vers les bouquinistes, les librairies d’occasion ou les marchés aux puces. On rentrait heureux en caressant et en serrant contre soi ce bien précieux ; déjà, on sentait l’odeur de papier et d’encre, on entendait le crissement des feuilles que l’on tournerait avec avidité. Le plaisir était entier, qui faisait guetter cet instant où, en un mouvement presque respectueux, on ouvrirait enfin l’ouvrage désiré, cet ouvrage dont un simple coup d’œil vers la couverture pouvait provoquer un désir quasi charnel.

Las, l’homme, ce suicidaire, s’interrogea sur la façon d’occire cette félicité. Il chercha, trouva, conçut l’objet plat et froid que l’on connaît en France sous le nom usurpé de liseuse.[1] On ne manipule plus un livre, on allume un écran. Il paraît que c’est moderne.

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Certains se laissèrent séduire par cette nouveauté, au nom d’un progrès dont nous attendons encore que le caractère indispensable nous soit démontré. Et c’est là que le bât blesse. Interrogés sur les avantages des liseuses, les thuriféraires de ces dernières avancent comme argument principal, sinon unique, l’aspect pratique de la chose : une liseuse peut contenir l’équivalent d’une bibliothèque. En outre, elle pèse seulement dans les deux cents grammes. Tout cela ferait ainsi d’elle l’outil idéal pour les transports en commun ou pour les vacances, surtout si l’on a décidé de lire ou relire des ouvrages volumineux. Certes. Sauf que l’on a rarement assisté au spectacle de cohortes de touristes charriant La Légende des siècles dans leur bagage cabine, et qu’il est également peu fréquent d’observer des vacanciers extraire de leurs sacs de plage l’intégralité de La Recherche proustienne ou de Guerre et Paix. Qu’à cela ne tienne ; on vous a dit que c’est fonctionnel, et cela doit donc l’être. Puisqu’on vous le dit – soyez donc dans l’air du temps, voyons. Ainsi, la lecture n’est plus associée au seul plaisir de la découverte ; ce n’est plus le contenu qui prévaut, mais son support. Un volume de mille pages n’est pas « pratique » à transporter ? On n’a ni liseuse ni tablette ? Tant pis pour le bouquin, on ne le lira pas.

Il est à noter au passage que ces mêmes encenseurs des écrans tactiles ont un autre argument en faveur – qu’ils espèrent être en faveur – de cette forme dénaturée de lecture : aux États-Unis, voyez-vous, quarante pour cent des livres vendus en 2013 furent des livres électroniques.[2] Loin de séduire, cette référence au mode de vie américain devrait au contraire alerter, car on ne peut s’empêcher d’y voir un assaut nouveau des chantres de ce modèle. Et ce qui est bon outre Atlantique ne l’est peut-être pas – probablement pas – pour nous. Dans le domaine de la lecture comme dans bien d’autres, la vieille Europe doit conserver sa personnalité et ses traditions culturelles.

De la perversion de la lecture moderne

Trop de modernité peut être dévastatrice et corrompre les arts. Ici, on ne peut s’empêcher d’établir une comparaison avec un autre appareil bien contemporain : de nos jours, tout le monde peut s’improviser photographe grâce aux fonctions d’appareil photo dont nos téléphones portables sont équipés. Quelle est la conséquence de cette possibilité permanente de mitrailler autour de soi ? La photographie est banalisée, les téléphones portables deviennent des sortes de bloc-notes à photos ; en outre, il ne peut y avoir de composition d’image comme auparavant, même avec le smartphone dernier cri.

Le téléphone portable a perverti la photographie ; quant aux liseuses et autres tablettes, elles n’œuvrent pas à la propagation de la littérature, la vraie, celle qui procure des émotions frissonnantes.

Si l’on s’interroge en effet sur les goûts littéraires des possesseurs de liseuse, on obtient une réponse éclairante en jetant un simple coup d’œil aux classements fournis par Amazon. En date du 16 septembre 2014, dans les vingt premières ventes de livres numériques, on ne trouve trace d’aucun classique de la littérature. Sont en revanche présents le – premier ? – ouvrage de Valérie T., plusieurs histoires de vampires, un grand nombre de romans autoédités, et enfin quelques œuvres sorties de petites maisons d’édition pratiquant un système proche de celui de l’édition à compte d’auteur. Et si l’on examine les vingt premières ventes d’ouvrages papier, brochés ou édités en collections de poche, on y rencontre trois œuvres classiques : L’Étranger, Thérèse Raquin et l’Antigone d’Anouilh. Ces exemples sont certes obtenus à partir de classements naturellement sujets à variations. Toutefois, on aura compris que la popularisation des liseuses et autres tablettes de lecture ne sert pas la diffusion de la littérature, celle dont on écrit volontiers le nom avec un L majuscule. Lire sur écran, c’est donc consommer des produits faciles, de l’écrit vite oublié, voué aux oubliettes de l’histoire littéraire.

Quel livre pour demain ?

 Fort heureusement, des chiffres sont disponibles, qui sont propres à nous rassurer. Même si les tenants du livre numérique se réjouissent d’une hausse de 110 % du chiffre d’affaires de ce dernier en 2013 par rapport à 2012,[3] les ventes de ces fichiers – car ce sont tout sauf des livres –, les ventes de ces fichiers, donc, ont en cette même année 2013 représenté 1,1 % du chiffre d’affaires total de l’édition.[4] C’est très bas, et c’est bien ainsi.

 En outre, les maisons d’édition elles-mêmes semblent vouloir freiner l’expansion du livre numérique ; les prix fixés pour ce produit sont élevés, alors que le coût de fabrication d’un fichier numérique est largement inférieur à celui du livre papier. Ainsi, si l’on compare les prix de vente de la version papier et de la version numérique d’un même ouvrage, on remarque que le prix du livre électronique est inférieur de seulement 24 à 27 %. Cette réduction ne peut être significative ni déterminante dans l’esprit de l’acheteur, d’autant plus que le livre électronique est presque systématiquement vendu à un prix dépassant les dix euros, seuil psychologique s’il en est.

Bien sûr, pratiquer de tels prix permet aux éditeurs d’accroître leur marge. Mais, dans un souci d’optimisme et en refusant tout procès d’intention, il est permis de rêver qu’il se trouve des amoureux de la tradition parmi les éditeurs classiques, des opposants à cet engouement pour le livre dématérialisé. On se réjouira donc de constater que, pour un certain nombre d’œuvres parues dans des collections de poche, la version numérique est beaucoup plus chère que la version poche,[5] et ce fait doit être salué : les vrais amateurs de livres en général et de littérature en particulier préféreront toujours sentir le papier frôler la pulpe de leurs doigts plutôt que glisser un index mécanique sur un écran. Même tactile.

Françoise Nore

[1] Historiquement, une liseuse fut d’abord un marque-page, puis une petite table servant à supporter des livres, un vêtement féminin chaud pour lire au lit, une lampe éclairant spécialement le livre pendant la lecture, et enfin une couverture amovible pour protéger le livre.

[2] « Jusqu’où ira le livre numérique » chez Bibliobs

[3] Un dossier sur la croissance numérique chez NextInpact

[4] Données également fournies par Next INpact (voir lien ci-dessus).

[5] Ces prix de vente ont été collectés ce 16 septembre 2014 sur Amazon.fr. Par exemple, le célèbre Cinquante Nuances de Grey est vendu 6,90 euros dans son édition chez Le Livre de Poche et 7,99 euros au format Kindle.

Françoise Nore

Françoise Nore

Linguiste, amoureuse des mots, de la littérature classique, de Paris, profondément enracinée dans la culture, les traditions et l'Histoire européennes. On peut découvrir son univers sur http://www.francoisenore.com/