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Pour son quatrième tome,  Noir Diadème à paraître le 6 janvier 2021 aux éditions Rouergue Noir, Gilles Sebhan offre à ses lecteurs un thriller tendu et acéré où les profondeurs de l’âme humaine sont en lutte avec les réalités les plus crues. 

Nous revoilà donc dans le Royaume des Insensés,  série de Gilles Sebhan qui redonne peu à peu au roman noir français une profondeur et audace qu’on ne lisait plus. Le lieutenant Dapper et les autres sont tous là, tous aux prises avec leurs affres et leurs névroses. Le corps d’un jeune migrant est retrouvé sans vie. Nu, castré, et le coeur arraché, le corps qui n’en est plus un va hanter le lieutenant. Tel une Antigone d’un commissariat de quartier, Dapper va tout faire pour offrir à ce gosse prostitué une sépulture. Les névroses attaquent tous les adolescents que l’on rencontre depuis le début de la série : Ilyas, Kader, Théo et ce jeune migrant. De coups d’arrêts et coup de poker,  le récit nous emmène dans une Belgique des plus glauques, où le flic devra retrouver l’une des traces laissées par obsession : Bauman. Un thriller comme on les aime s’écrit sous nos yeux. Suspense et dégueulasseries sont au rendez-vous, les personnages que l’on connaît déjà bien tentent tous de mettre un point final à la merde qui les suit à la trace. Le livre de Gilles Sebhan sera lu sans nécessité d’avoir découvert les autres tomes de la série tant il réussit à réinventer  une intrigue à la fois liée aux textes précédents et pourtant autonome. Véritable page turner angoissant, les corps tombent comme des mouches mais Dapper et les siens, héros vides et angoissés, jouent leur santé mentale à chaque nouveaux rebondissements. La folie du Docteur Tristan est toujours là, bien marquée dans le personnage de Dapper et dans tous ceux qui l’entourent. 

Quand « tragédie » retrouve son sens. 

Nous avons tout lu ou presque sur les catastrophes migratoires actuelles. Depuis les photographies à sensations aux reportages les plus larmoyants, tout est fait pour que les « migrants » soient vus du bon côté, d’un bon oeil. Le mot tragédie a subi une variation de sens décrivant la présence de la mort naturelle ou les plus horribles assassinats.  Le roman de Gilles Sebhan évite les clichés autour des ces nouveaux venus dans les pays riches. Il donne un corps à ce garçon, un nom, une identité, un mode de survie, la prostitution, une manière de mourir, l’éviscération.

Entre la mort, le sang versé, les voyages des personnages, c’est une tragédie qui se joue ici : Antigone aux mains liées par son héritage, Dapper doit enterrer l’adolescent éviscéré. Ni par morale ou par principes. Il le doit comme l’on doit la vie à un parents.

« L’enfant assassiné avait eu le temps de devenir une légende qu’on se répétait le soir au coin du feu, à moitié pour se prémunir, à moitié pour se faire frissonner » (p. 177). Prémunir et faire frissonner. La pitié et la crainte. La catharsis d’Aristote se retrouve ici dans un terrain vague  où la mort du jeune adolescent devient mythe que l’on se raconte. Dapper est une Antigone aux pieds nus dans la boue, au contact de ce sol qui dans Cirque Mort a caché les corps sous la neige. Cette fois Antigone ne faillira pas. Et il y a Théo qui tel un Oedipe en pleine conscience n’en finit pas de tuer son père. Et sa mère Anna qui échappe au mariage mythologique par son amour, l’un des seuls réels du livres, avec la maitresse de Théo. Que cherche donc Oedipe en Ilyas ?

Gilles Sebhan renouvelle le polar en y mêlant spiritualité, fantasmes et registre profondément tragique. Tous les pères, Oedipe devenus Laïos, doivent lire ce livre. L’auteur poursuit le chemin entamé il y a bientôt 20 ans, et étoffe son oeuvre de textes populaires et complexes qui font ce que devrait être la littérature. 

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Christophe Berurier

Christophe Berurier est professeur. Il aime les mots et le vélo.