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Ce qui l’a poussé à reprendre la plume après tant d’années à l’avoir laissée sur le bas-côté, c’est la souffrance perpétuelle, débilitante, d’un délire neurologique et son cortège immonde de sentiments contradictoires, au premier rang desquels le sentiment absurde et l’angoisse.

Quand l’un est rampant et semble dégouliner des murs jusque sur les tables et même les pauvres visages qui par hasard se trouvaient là sur son chemin, répétant d’une voix vicieuse que quelque chose à l’extérieur pourrait être en désaccord – voir incompatible – avec de l’intérieur ; l’autre paraît être un cri strident puis doucement lancinant, à basses fréquences, dans l’étreinte imaginaire d’une cage thoracique enfermée sur elle-même ou d’un abdomen reconverti en abîme sombre et vertigineux dans lequel une conscience ferait mieux de ne pas jeter le regard habituel qu’elle porte sur le monde, sous peine d’une chute ressemblant d’ailleurs plutôt à une descente aux enfers.

Macron vient de lancer un mouvement nommé par ses initiales et entame des discours plus vides que des publicités pour dentifrice.

Un tel esprit soudainement mis à l’arrêt par une mystérieuse maladie ne peut, dans l’immobilité de sa condition qui n’alerte aucunement les neurologues, que se retourner sur son passé pour réinvestir une vie sans douleur et comprendre, il espère, comment il aurait pu se comporter, voir le monde, son existence et sa vie alors qu’il était béni de l’absence de souffrance. Toutefois, ce qu’il n’attendait pas au détour de ces pérégrinations mémorielles, c’est la découverte qu’il y avait déjà de la souffrance dans ces souvenirs, déjà de la douleur, mais supportables et d’un ordre autre que biologique et loin d’une débandade métabolique. Elles ne l’acculaient pas à lui-même ; de sorte qu’il pouvait s’évader et fuir sa douleur, et donc lui-même dans le même mouvement qui cherchait à s’unir au monde. Très loin des Noces à Tipasa de Camus qui racontent une union d’individualités – des corps – avec la nature flamboyante, l’irrémédiable désir d’union qui l’avait animé dans le passé et qu’il observe aujourd’hui, à postériori, depuis son lit de malade, avait mué rapidement et assez facilement en conformisme, en désir de maîtrise, en fantasme de puissance, prenant la société pour le monde, le monde pour l’existence, et l’existence pour la vie.

Macron vient de déclarer que la Guyane est un île.

Alors, après cette descente en rappel dans les arcanes de sa mémoire, il se projette enfin, vers l’avant. Il souffre, mais veut rester en mouvement et imaginer ce que devra être son existence une fois guéri. Alors il se met en quête. En quête d’un sens à la vie, donc à l’existence, donc au monde. La quête de sens est un mouvement fondamentalement existentiel, il l’a compris. L’égo cherche un contenu d’existence plus accomplissant mais in fine ne questionne pas le mode d’existence. Le sentiment absurde le pousse à s’arracher à la boue pour entrer en quête. Mais demandez-lui de vous dire ce qu’il cherche et il vous montrera sa face la plus hébétée. Il invoquera des grands principes et croira vous répondre sincèrement en invoquant la justice, le bonheur, le combat écologique, la solidarité, l’amour. Il croira qu’ils doivent être la boussole de sa quête, de tout mouvement, de toute révolte, individuelle ou collective ; mais des irréalités n’ont jamais indiqué une quelconque direction.

Macron vient de déclarer, en français, la langue d’une culture qui n’existe pas, que la colonisation en Algérie est un crime contre l’humanité.

Pour remplir les sombres soirées alitées, il se met à lire Castoriadis et s’émerveille goulument de l’Institution imaginaire de la société. Il rit du ton employé par le grand philosophe mais déplore avec lui la montée de l’insignifiance d’une société dont les significations imaginaires sociales sont travesties par le capitalisme, ruinant l’horizon du sens institué, censé répondre aux grandes questions fondamentales que tout groupe humain se pose. Autonomie individuelle et sociétale, imaginaire radicale, démocratie radicale, il n’a pas plus que ces mots à la bouche et sent d’ailleurs que lui-même prend racine à cause de ses céphalées perpétuelles.

Pour calmer son énergie qui trépigne de se déployer, il se met à lire Camus et son Homme révolté contre l’absurde, qui accepte sa condition d’homme, à savoir l’inéluctable recherche d’unité avec le monde qui lui est foncièrement hétérogène. De revisiter l’histoire de la révolte, depuis la révolte métaphysique (le refus du salut, le nihilisme, le meurtre, le suicide), en passant par la révolte littéraire (le Romantisme, la poésie contemporaine…) puis historique (les Révolutions, les totalitarismes, le nihilisme civilisationnel) Et de conclure sur le fondement de son humanisme « Je me révolte donc nous sommes » sous le soleil d’une pensée du midi appelant à la modération contre un hubris qui l’éloignerait de l’exercice conscient de sa condition absurde.

Pour combler les longues journées immobiles, il se met à lire Nietzsche et jouit férocement de la Volonté de Puissance, sentant bien qu’il ne s’agit pas là pour le philosophe de conceptualiser une volonté en quête de puissance qui lui ferait défaut, et vers laquelle elle s’étirerait ; d’une volonté en direction de la puissance comme si la puissance était l’objectif d’une quête, mais bien plus fondamentalement d’une volonté faite de puissance dans son essence, qui n’a donc rien à voir avec le monde des représentations.

Pour flatter ses tendances mystiques, il se met à lire Carl Gustav Jung et se perd magistralement dans son Livre Rouge ou bien ses Sept sermons aux morts dans lesquels l’auteur narre sa propre descente dans les strates successives de son inconscient en usant de la technique qu’il mit au point de l’imagination active. Le dévoilement d’une âme, avec ses fantasmes, ses mouvements et ses conflits internes, entretenus dans un langage prophétique frôlant le mystique très émouvant et des interprétations étonnantes qui permettent de suivre l’auteur dans son évolution conceptuelle sur l’âme humaine. Notre malade est témoin de scènes puissantes, l’auteur qui parle à son âme, qui entre en conflit avec l’esprit de ses profondeurs, qui tente de les écouter, de les comprendre.

Macron vient de déclarer qu’il n’a pas pu construire un programme contre le terrorisme islamiste en une nuit, mais en revanche possède bien un plan de dérégulation du marché du travail. Sens époustouflant des priorités vitales.

Celui qui se met en quête de sens est-il un pèlerin de l’autonomie Castoriadienne, un révolté de Camus, un spéléologue de notre puissance abyssale de vie Nietzschéenne ou un mystique Jungien ? Il partage en tous cas le même ardent désir de transformer le contenu de l’existence individuelle et collective. Le chercheur de sens du XXIe siècle résiste-t-il au nihilisme et développe-t-il une pensée de midi ? Recherche-t-il l’autonomie pour lui et pour les autres ou bien à valoriser la vie en lui ? Y-a-t-il toujours des chercheurs de sens, d’ailleurs ?

Il aimerait. Il aimerait le savoir. Il sent qu’il peut enfiler les habits de la révolte, ou de l’autonomie, ou de l’ivresse ou même de la sagesse des anciens mystiques. Mais, au-delà de l’inéluctable aliénation et de l’exploitation de sa vie – attention, âme sensible s’abstenir, nous venons d’utiliser des termes marxistes utilisés au 21e siècle macronien – rendant de fait toute révolte extrêmement ardue – il se rend compte que quelque chose de fondamental lui est caché. Ce quelque chose que l’histoire et l’Histoire ont enseveli, ce serait une formidable arme de révolte. Non seulement face à l’absurde mais aussi et surtout contre les significations imaginaires dé-vitalisantes et les institutions de la société abusant de leur pouvoir de répression. Celui qui est en quête de sens sent ce quelque chose, il pressent qu’il se loge quelque part dans son être – mais ce n’est pas un lieu -, il sent pourtant qu’il ne pourra jamais le voir avec ses yeux du monde.

Et pourtant, avant d’être une arme contre l’absurde, ce quelque chose indicible est déjà là pour lui comme moteur de sa quête. Embourbé dans l’illusion d’une possible union avec le monde, partant donc en quête de sens existentiel, c’est déjà ce quelque chose, il le sent, qui par-dessous le dynamise et détermine sa quête. Mais déjà, il sent, il sait que sa quête sera vaine, qu’elle n’amènera nulle part autre qu’au royaume de la déception d’avoir cru chercher partout ce qu’il avait déjà, ou plutôt ce qui loin des yeux ne demandait qu’à s’accomplir du mieux possible et constituait déjà en réalité l’objet de sa quête. Le sentiment absurde qui active la quête ne sera jamais éteint car ce que le voyageur cherche ne peut être objet. L’absurde n’aura fait que mettre en évidence une duplicité antérieure à l’existence, insoluble dans la recherche.

Ce quelque chose, cette arme, ce dynamisme toujours présent, jamais atteignable au-dehors, moteur et en même temps but de la quête, sans jamais être atteignable, car à jamais invisible, à jamais et fondamentalement subjectif donc pour toujours sur un mode hétérogène à l’objet, ce ne peut être que la vie, tant décrite et chantée par le philosophe Michel Henry, phénoménologue de son état, reprenant et inversant, en une synthèse solaire tout le long de son œuvre, la phénoménologie intentionnelle de Husserl sur fonds de la puissance Nietzschéenne. Ce n’est donc pas un quelque chose, c’est une matière phénoménologique de laquelle nous les égos naissons. Celui qui est en quête de sens, finalement, recherche la vie dans le monde. Celui qui est en révolte cherche à renverser les modes existentiels freinant ou annihilant l’accomplissement de la vie dans le monde dans son auto-dépassement perpétuel.

Le tragique serait là en fin de compte : ceux qui veulent valoriser la vie, les voyageurs, les écrivains, les incandescents Sylvain Tesson, les jazzmen, les artistes non subventionnés, et tous les hommes simples et droits qui ne portent pas de bermudas et veulent tant donner à la culture commune – si tant est qu’elle existe encore à l’ère de la Barbarie Henryenne – ne peuvent au mieux que célébrer une image de la vie, comme aime à le répéter Henry, un reflet d’apparences dans lequel la vie se monnaye. La tâche de l’homme, préférant éviter les transes chamaniques à l’ayahuasca d’Amazonie pour retrouver l’ébriété heureuse, serait donc de vivre en trouvant les modes d’accomplissements de la vie qui la magnifient.

Face à cette tâche sur-humaine, qu’un nouvel égo-grégarisme baveux se mute en adoration pour le Gallo-ricain, un homme de son temps, donc d’un temps nihiliste, par conséquent d’un temps hors du temps de la vie, ne doive pas faire perdre de vue, à ceux qui recherchent autre chose dans leur existence que la flexibilisation virtuelle de l’offre et de la demande, qu’au-delà de la résistance, et même encore plus loin que la révolte ou l’autonomie, il s’agit de trouver un moyen de ramener au moins un peu de vie ou de se protéger du morbide qui plane. Non pas dans nos sociétés, mais concrètement, là, dans nos existences et nos communautés pratiques de vie ; avec le risque d’être contraints au pas de côté, voire à la mise à distance ou à un droit de retrait fondamental inspiré, s’il en faut, de la sagesse immunologique décelée dans l’Article L4131-1 du code du travail, citons-le tant qu’il existe encore:

« Le travailleur alerte immédiatement l’employeur de toute situation de travail dont il a un motif raisonnable de penser qu’elle présente un danger grave et imminent pour sa vie ou sa santé ainsi que de toute défectuosité qu’il constate dans les systèmes de protection.

Il peut se retirer d’une telle situation.

L’employeur ne peut demander au travailleur qui a fait usage de son droit de retrait de reprendre son activité dans une situation de travail où persiste un danger grave et imminent résultant notamment d’une défectuosité du système de protection. »

Car si le hype du jour, c’est d’aller encore plus loin, encore plus fort, encore plus vite dans un techno-néo-libéralisme qui refuse froidement, obstinément – pas plus, pas moins d’ailleurs que le communisme en son temps – de considérer l’individu vivant dans toute sa subjectivité pathétique, alors, comme Henry l’annonce en parlant de son ouvrage Du communisme au capitalisme, théorie d’une catastrophe :

 « la dénonciation se fait au nom d’un principe qui croit en lui-même, qui n’est donc pas une manière d’optimisme – car l’optimisme n’est pas mon genre -, mais une sorte d’ivresse dionysiaque de la vie. Ce qui est donc dénoncé à la fin, c’est la conception freudienne de la vie comme instinct de mort. Le ressort du livre est une affirmation sans limite et sans ombre de la force de la vie dont le véritable péril ne réside pas dans l’excès de son exaltation, de son désir, ou bien de son amour, mais toujours dans le règne de l’inerte »

Il lui aura fallu l’inerte de la maladie, pour, acculé à lui-même dans une souffrance absurde, absurde parce que dénuée de sens autre qu’elle-même, se rappeler qu’il était vivant en deçà de l’existence mondaine ankylosée par la faiblesse, mais qui aurait tout aussi bien être amoindrie par une pauvreté matérielle. La souffrance et la fatigue, impossibles de se détacher d’elles-mêmes, comme le rappelle Levinas, révèlent le pathétique de la vie qui nous génère, l’impossibilité transcendantale de se défaire de soi. Et, surtout que nous naissons de cette ipséité originaire si chère à Henry et que les maladies ne font que révéler et mettre à nu, laissant notre ami malade au bord de l’Abîme.

Dionysos est ivre. Apollon est beau avec sa lyre. Ils se tiennent la main et meurent ensemble nous précise Henry, mais le nihilisme nous gouverne, et entre-temps il faut bien tenir debout. Protégez-vous !

Johann Margulies

Johann Margulies

30 ans, ingénieur, physicien nucléaire passé par Sciences Po, écrivain, consultant et professeur. Obsédé par l'écologie et Jung, ne s'endort jamais sans Nietzsche. Blog personnel: www.mindyness.com