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La Cause du peuple (Editions Perrin) de Patrick Buisson a défrayé la chronique dès sa sortie. Volontiers provocant, l’homme est allé de plateaux en studios pour promouvoir son ouvrage et livrer sa pensée sur Nicolas Sarkozy. Ce voyage au coeur du cockpit de la présidence échappe pourtant à bien des caricatures. 

A chaque sortie d’un livre de confidences, le même rituel se met en place. Immuablement. Les « bonnes feuilles » sortent, les médias s’engouffrent dans la brèche, puis les lecteurs qui, finalement, découvrent un texte bien plus nuancé que la promotion médiatique ne le laissait présager. Nous le constatons encore avec Davet et Lhomme. Nous le pressentions d’emblée avec Patrick Buisson. Combien de journalistes ont lu les 456 pages de La Cause du peuple avant d’écrire leurs éditoriaux ou tourner leurs reportages ? Peu, assurément. Chaque citation, chaque passage marquant est, étrangement, toujours situé entre la page 1 et la page 100 …

Il n’est pas question ici de faire le procès de l’homme Buisson, de se transmuer en inquisiteur médiatique pour clouer au pilori celui qui est passé chez Minute et a enregistré les conversations de l’ancien Président ; il s’agit plutôt de se confronter à son livre et de cerner sa pensée. Il y a en effet dans cet ouvrage, par-delà les confidences toujours savoureuses de Nicolas Sarkozy, une véritable pensée politique. En tant qu’historien, Buisson contextualise chaque thème et chaque évènement dans sa double dimension philosophique et idéologique. 

De cette visite hallucinante du Vatican avec Jean-Marie Bigard jusqu’aux dîners feutrés dans les salons de l’Elysée en passant par la crise de 2008 ou le discours de Grenoble, Buisson retrace cinq ans de non-règne de l’intérieur. Nicolas Sarkozy est tantôt couvert d’éloges, parfois accablé de reproches. Parce que le sentiment qui prédomine au fil des pages n’est pas la rancoeur, mais la sensation d’un immense gâchis. 

A la recherche de la droite perdue 

A en croire Buisson, l’ancien maire de Neuilly littéralement obnubilé par les médias et sous influence de sa femme (Carla Bruni est du reste après lecture la principale victime collatérale de l’ouvrage …) a reculé sur tous les thèmes qui ont permis son élection.

C’est le leitmotiv qui traverse tout le livre : la droite française, tristement moderniste sous Giscard, immobile et repentante sous Chirac avait une occasion comme rarement en 2007 de briser enfin les tabous imposés par la gauche médiatique grâce à Nicolas Sarkozy. Mais à en croire Buisson, l’ancien maire de Neuilly littéralement obnubilé par les médias et sous influence de sa femme (Carla Bruni est du reste après lecture la principale victime collatérale de l’ouvrage …) a reculé sur tous les thèmes qui ont permis son élection : identité nationale, autorité, lutte contre la délinquance et l’immigration. La sentence est terrible : « La droite ne pense pas. Elle compte. Et c’est là son malheur sans cesse recommencé » (p.43). 

En s’efforçant de faire « l’ouverture à gauche », de donner des gages à la bien-pensance (droit de vote des étrangers, discrimination positive), Nicolas Sarkozy a voulu faire « une triangulation », c’est-à-dire prendre l’adversaire à son propre jeu en jouant sur son territoire, au grand dam de son conseiller qui plaide, note après note, pour un enracinement capable de faire face  aux ravages individualistes de la mondialisation. Il cite Christopher Lasch : « Le déracinement déracine tout, sauf le besoin de racines ». 

« Le déracinement déracine tout, sauf le besoin de racines ». 

Son analyse de la lettre de Guy Môquet dans le cadre de cette « bataille perdue des rétributions symboliques », est symbolique. Souhaitant honorer la mémoire du lieutenant de vaisseau Honoré d’Estienne d’Orves, un des premiers résistants à avoir été fusillé par les Allemands en 1941. Ce royaliste, à l’image de la première résistance, a rejoint de Gaulle à Londres puis a été arrêté  après avoir organisé le premier réseau de renseignements sur le territoire occupé … Sans faire offense à la mémoire du jeune homme communiste, Môquet, comme les communistes de l’époque, respectait le pacte germano-soviétique (rompu en 1941) et distribuait des tracts qui appelaient à « une vraie collaboration internationale » et « une fraternité avec le peuple allemand » (p.167). On sait, depuis, le fiasco au sein de l’Education nationale qui pourtant ne demande qu’à perpétuer le mythe d’une gauche intrinsèquement résistante … 

Le bovarysme de la droite

Faire le jeu de l’adversaire, c’est lui donner raison. Adopter ses codes, c’est prendre le risque d’être battu sur son terrain. La lettre du jeune communiste à lire dans toutes les classes en est le triste constat. Alors, pour combler le vide de l’action promise, seuls les mots demeuraient. La puissance verbale. Le « récit médiatique » : « Entre cynisme et sincérité, ce mantra des communicants avait fini par créer une sorte de bovarysme politique, où le textuel se substituait au réel et où la tension narrative servait à dissimuler l’impuissance à l’action derrière l’intensité de la représentation » (p. 117). 

Faire « campagne au peuple » chez Buisson, c’était l’occasion d’entendre cette France périphérique analysée par Christophe Guilluy. Ne pas focaliser sur les banlieues (où le PIB par habitant est bien plus élevé que dans bien des campagnes françaises) qui reçoivent à chaque mandat plusieurs milliards au nom de la rénovation urbaine. Remettre l’identité au coeur de la place publique. Ne plus « bovaryser » en ergotant sur la diversité, mais prendre en compte les souffrances de cette majorité abstentionniste tentée par le vote populiste. L’analyse du « décentrement de l’universel » (p.437) propre à la politique moderne, qui déifie l’Autre sans se soucier de son prochain, qui organise la Fête des voisins et laisse ses petits vieux mourir, est à cet égard édifiante. 

« La campagne de la primaire de la droite voit Nicolas Sarkozy reprendre les thèmes de son ancien conseiller. Peut-il faire du Buisson sans Buisson ? »

Finalement, comme François Hollande, Nicolas Sarkozy se serait comporté en enfant de Mai 68. Il a divorcé durant son mandat. Il est gouverné par ses affects. La figure du Père est pour le moins floue. Il croit en l’individu. Il annonce puis renonce. Mais le principal impensé de La Cause du peuple, c’est l’Union européenne. Hollande et Sarkozy sont certes des rejetons idéologiques de 68, mais l’un comme l’autre ont buté sur le « Nein » d’Angela Merkel. Comme Jacques Sapir le note dans son dernier essai, « Les politiciens organisent leur propre impuissance » et le Traité de Lisbonne constitue de fait le péché originel de la présidence Sarkozy. Celui qui lui a lié les mains, ainsi que celles de son successeur. 

La campagne de la primaire de la droite voit Nicolas Sarkozy reprendre les thèmes de son ancien conseiller. Peut-il faire du Buisson sans Buisson ? Cet homme qui lui a permis de distancer largement Ségolène Royal en proposant la création d’un ministère de l’Identité nationale, cet homme qui a sauvé son honneur en 2012 en réduisant l’écart avec Hollande, a eu de l’influence durant les campagnes, mais peu en plein exercice du pouvoir. Ce qui permet de reprendre les termes de sa conclusion, forcément empreints d’amertume : « Chez Nicolas Sarkozy, l’attachement à la nation relevait moins d’une politique existentielle que des intermittences électorales. Il ne fit qu’entrevoir l’importance du capital immatériel dans la vie d’un peuple ». 

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Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et auteur de "Catholique débutant" paru aux éditions Tallandier.