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Membre du très branché collectif dénommé 9ème concept qui regroupe une quinzaine d’artistes transdisciplinaires (peintres, dessinateurs, tatoueurs, illustrateurs, plasticiens), Théo Lopez apparaît déjà comme un artiste prometteur.

Cette figure sympathique du graphisme parisien avait perçu les premiers déclics de sa future vocation dès l’âge de 13-14 ans. Grâce à son cousin qui l’avait initié à l’art et fait découvrir l’univers Manga, le musée d’Orsay, la peinture de la Renaissance, Jimi Hendrix, James Brown, « Gainsbarre » et Gil Scott Heron.

Ce télescopage culturel riche et varié a développé chez lui un imaginaire très fertile.

Mais également une certaine ambivalence, puisque son travail oscille constamment dans deux directions apparemment opposées mais qui sont en réalité complémentaires : la réflexion et la spontanéité, la technique et le jeu du hasard, la vision cérébrale et le plaisir rétinien. C’est pourquoi l’artiste cite volontiers parmi les artistes et les œuvres de l’histoire l’art qui l’ont marqué, d’abord Véronèse avec sa notion d’allégorie, ensuite Mondrian avec Boogie Woogie qui renvoie à l’abstraction pure et enfin Matisse, peintre coloriste à la recherche d’un rêve hédoniste.

Ainsi ce jeune peintre va pouvoir intégrer dans son travail sous forme d’acculturation l’apport de ces maîtres tout en affirmant sa propre identité.

Celle-ci d’ailleurs on la retrouve nettement exprimée dans certaines compositions hallucinantes.

Et c’est donc à juste titre qu’on peut le considérer comme le peintre de la métamorphose, de la lumière et des ténèbres. Car il envoûte et enchante à la fois.

                                                                                                                                                                      Nightmare Decembre 2014

Son art produit, en effet, un monde peuplé d’êtres étranges comme ce dragon crachant du feu de couleur verte…  cette scène se situant d’ailleurs dans une jungle foisonnante avec une végétation de lignes obliques qui se projettent aux quatre coins de la toile à partir d’un noyau central qui aurait explosé.

Or, cette peinture est la manifestation d’une autre réalité : ce monde n’est pas un monde réel.

Un monde imaginaire

Certes ce tableau pourrait évoquer la luxuriance de la végétation tropicale avec les formes et les lignes issues de l’humain et du végétal. Mais tout est en fait différent. Même la tête du squelette qui domine la composition ne paraît pas d’origine humaine !

En réalité cette représentation qui fourmille de détails énigmatiques nous donne le sentiment de hanter un paysage second issu de notre imaginaire. Comme la jungle de Wiffredo Lam qualifiée par Max-Pol Fouchet de « poème barbare, monumental, superbe. » A l’évidence on sent le jeune peintre comme attiré par des forces expressives qui ne sauraient être raisonnables.

Par cette composition et son climat fortement onirique, sa peinture pactise nettement avec les enjeux du surréalisme.

Une œuvre singulière exaltant souvent des rencontres imaginaires, comme si l’artiste était sous « la dictée magique » de l’inconscient.

D’ailleurs dans certains tableaux on découvre une démarche encore plus nettement introspective.

                                                                                                                                                                             0b6e5a_2868a7e30a317844d0332e061a06d3a9.jpg_srz_572_861_75_22_0.50_1.20_0.00_jpg_srz

Ici, le masque de cette représentation épouse une forme symétrique comme si le dessin d’origine résultait d’un pliage dans le but peut-être de créer des taches comparables à celles de Rorschach ?

Effectivement les tests élaborés par le psychiatre et psychanalyste Hermann Rorschach permettent d’évaluer les traits et les lignes de force qui organisent la personnalité du sujet .Et donc cette technique donne la possibilité d’accéder à l’inconscient.

                                                                                                                                                                                   Rorschach1

(Tache d’encre utilisée dans le test de Rorschach)

 

Notamment grâce à l’effet miroir créé par le pliage qui facilite ce voyage intérieur.

La marbrure à la cuve

L’artiste favorise cette migration interne par la construction d’une spirale kaléidoscopique et en développant par ailleurs la technique ancienne de la marbrure à la cuve.

Tout cela dans le seul but d’accéder à ce monde invisible grâce à des techniques propices à créer un réel effet d’envoûtement.

Le peintre enlace les lignes et les formes à la manière d’un magicien créant des compositions souvent étonnantes pleines de poésie, mais toujours envoûtantes voire parfois inquiétantes !

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Inspiration végétale 1 – juillet 2014

Et toujours de manière constante ce même artiste prend le bonheur de peindre qui se traduit souvent par la forme d’une totale liberté.

Dans Inspiration Végétale 1 (voir ci-dessus), Théo Lopez exprime un certain plaisir à décrire des formes les plus bizarres, celles-ci semblant subir les pressions les plus extrêmes comme des convulsions ou des contractions.

Ce faisant, il semble emprunter à Alechinsky un certain automatisme psychique utilisant la vitesse du signe en noir et blanc, à Dubuffet le fait de saisir les images furtivement et peut être aussi à Keith Haring dans sa manière instinctive de construire ses œuvres .

Tous ces rappels permettent seulement de corroborer le fait que chez ce créateur également « le hasard ne favorise que les esprits préparés » comme le répétait en son temps Louis Pasteur qui n’était pourtant pas peintre !

D’ailleurs pour construire ce diptyque, Théo Lopez utilise une technique très élaborée. Interrogé, il précise : « c’est de l’encre de Chine que j’ai verni, grisé à l’acrylique, verni à nouveau, et encre de Chine à nouveau, il y a du crayon à papier aussi et c’est sur du papier que j’ai marbré à la cuve. »

Pour traduire l’indicible

Toute cette préparation quasi alchimique va lui permettre de traduire l’intraduisible, le monde de l’invisible celui qui est indicible. Ces formes venues d’un lointain intérieur, elles expriment, en effet, un érotisme sombre où la volupté contient quelque chose de menaçant. Comme seule lumière elles émettent des vibrations chromatiques blanchâtres.

Univers peu rassurant amplifié par le caractère mouvant des formes qui exercent autant d’effroi que de fascination. L’écriture du peintre traduit magnifiquement cette impression de trouble. Ces enchevêtrements « végétaux » suggérés par lui offrent quelque chose qui n’est pas du ressort des réalités visibles. On est dans la poésie et dans l’imaginaire humain. En secouant les formes et en leur faisant subir de multiples contorsions, l’artiste nous révèle en définitive tel – un chamane – un espace inconnu celui peut-être d’une intimité perdue ?

Par ailleurs son travail sur les formes curvilignes le rapproche beaucoup de certains travaux d’artistes contemporains comme Richmond Burton avec son œuvre Shivaesque (1996) où l’on découvre également des formes arrondies qui semblent se déplacer comme des ondulations autour d’un tourbillon.

On repère la même inspiration du courant de l’op art dans ce désir de cultiver « l’esprit de l’œil » avec cet enchevêtrement de lignes vibrantes.

Mais ces œuvres plutôt intimistes ne constituent qu’une partie des productions de Théo Lopez puisque cet artiste travaille également en dehors de son atelier. Faisant partie d’un collectif de stret-artistes, il participe aussi à des projets urbains.

Mais pour éviter toute dérive routinière, il précise toutefois qu’il n’a pas envie de travailler dans la rue uniquement pour la rue. D’où la nécessité pour lui d’élaborer en amont un projet en commun avec d’autres artistes, de façon à l’avoir mûrement réfléchi et suffisamment bien préparé. Il se rapproche donc de la scène graffitiste par plusieurs aspects : un travail communautaire, une dynamique de l’exécution et une inspiration issue de la contre-culture.

Parmi les réalisations de l’artiste, l’installation de Bayonne en 2014 est suffisamment éloquente.

                                                                                                                                                           0b6e5a_b8a921c41dbe43529079b4e5b46c2ec6.jpg_srz_1292_861_75_22_0.50_1.20_0.00_jpg_srz

Installation Bayonne septembre 2014 « Résidence avant destruction, Carré Bonnat, photo Jules Hidrot. »

Ce travail laisse apparaître une composition détonante qui fait vibrer toute la surface du support !

Les formes géométriques en aplat permettent, en effet, des effets visuels surprenants. On semble toujours sous l’emprise de l’op art. Derrière ce mouvement se dessine toute une lignée impressionnante comme le constructivisme, De Stijl et même le Bauhaus !

Ensuite à partir de cette architecture générale de l’œuvre se développent des contrastes colorés destinés à produire des persistances rétiniennes, des déformations de perspectives et autres illusions d’optique. Bref les ambivalences déjà indiquées précédemment et qui caractérisent en permanence le travail de cet artiste trouvent ici par leur pleine expression un lieu unique permettant de les relier sans les nier.

De même Théo Lopez en articulant de cette façon toutes ces contradictions apparentes, réussit à réveiller entre elles de secrètes harmoniques, qui en définitive vont devenir la signature de son propre style.

Site web de Théo Lopez : http://www.theolopez.com

Christian Schmitt

www.espacetrevisse.com


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Christian Schmitt

Critique d'art. Auteur de "l'univers de J.L. Trévisse, artiste peintre" (ed. Lelivredart 2008) et de trois autres ouvrages sur les vitraux réalisés par des artistes contemporains aux ed. des Paraiges: Jean Cocteau (2012), Jacques Villon (2014) et Roger Bissière (2016). A retrouver sur : http://www.espacetrevisse.com