share on:

Directeur de la Fondation Napoléon, Thierry Lentz est historien, auteur de nombreux ouvrages qui font référence parmi lesquels Le Grand Consulat et Savary, le séide de Napoléon (Fayard), ainsi qu’une biographie du frère aîné de Napoléon, Joseph Bonaparte (Perrin).

Il revient dans cet entretien sur son dernier ouvrage Le Diable sur la montagne (Perrin) dans lequel il quitte son domaine d’étude habituel afin de s’intéresser au Berghof, le lieu de villégiature du chef du IIIe Reich.

Spécialiste de la période napoléonienne, vous sortez ponctuellement de ce champ historique. Qu’est ce qui vous a poussé à quitter votre sujet d’étude traditionnel pour vous intéresser au chef de l’Allemagne nazie ?

Les hasards d’une promenade de vacances m’ont menés sur l’Obersalzberg où je ne pensais pas trouver autant de monde et assister à au moins une scène, disons…un peu douteuse de prosternation devant ce que les personnes concernées croyaient être un reste du Berghof. Dès lors, alors que les guides touristiques annoncent qu’il n’y a plus rien à voir, on finit par s’apercevoir qu’en cherchant bien, les traces de l’ancienne ville montagnarde créée par les nazis sont nombreuses et pas si impossibles à identifier que cela. J’ai voulu en savoir plus et me suis aperçu que la bibliographie spécifique à l’Obersalzberg sous Hitler était rarissime : tout au plus quelques livres en allemand, dont beaucoup se consacrent aux bâtiments et aux souterrains. De fil en aiguille, et moyennant un déplacement plus long sur place, ma quête d’information est devenue un ouvrage un peu personnel mais historiquement étayé, que j’appelle une « excursion historique ».

« On prétend ainsi que sous un des sommets que l’on voit depuis le plateau, l’Untersberg, Frédéric Barberousse attendrait le moment opportun de venir réveiller, pour mille ans, la puissance germanique ».

Autrichien de naissance, comment Adolf Hitler tombe amoureux de la Bavière et surtout de Berchtesgaden où il fera construire le Berghof ?

Bavarois d’adoption, Hitler mène une vie assez bohême au début des années 1920. Il rencontre alors celui qui deviendra son mentor, Dietrich Eckart. C’est lui qui lui fait connaître l’Obersalzberg, lieu absolument superbe et qui plus est traversé de légendes qui ne peuvent qu’attirer l’attention de ces visiteurs un peu particuliers. On prétend ainsi que sous un des sommets que l’on voit depuis le plateau, l’Untersberg, Frédéric Barberousse attendrait le moment opportun de venir réveiller, pour mille ans, la puissance germanique.

Quelles sont les proches qui l’entourent lors de ses séjours au Berghof et quelles sont les occupations de la ténébreuse communauté qui l’entoure ?

Après le putsch manqué de 1923, Hitler revient sur l’Obersalzberg, où il écrit la deuxième partie de Mein Kampf. Il est accompagné de ses fidèles, comme Hess ou sa demi-sœur Angela Rauball, sans oublier sa fille Gelli qui se suicidera d’amour pour son oncle. Viennent ensuite tous les compagnons de lutte pour le pouvoir. Plusieurs, Bormann, Goering et Speer, achèteront même une maison pour pouvoir vivre à côté d’Hitler. Les autres, tels Goebbels ou Himmler, viendront très souvent, en descendant dans des hôtels ou des pensions de famille puis, après la prise du pouvoir, dans les beaux bâtiments que Bormann fera construire.

 » On organise dès lors autour de lui une hallucinante vacuité. Seuls les deux points de situation militaire sont des sessions de travail, soit deux à quatre heures par jour ».

Il est frappant de voir le temps qu’Hitler passa au Berghof même dans les temps les plus critiques de la guerre. Le dictateur du IIIe Reich était-il donc un dilettante du pouvoir ? 

Hitler passe la moitié de son temps de pouvoir, entre 1933 et 1944, au Berghof, dont dix-neuf mois pendant la guerre. C’est seulement sur l’Obersalzberg qu’il devient sédentaire. C’est sa maison, son « havre ». On organise alors toute la région pour que puisse fonctionner cette véritable « deuxième capitale du Reich ». On construit même une chancellerie à Berchtesgaden…Tout ceci pour que, au fond, le Führer puisse se reposer du strass de la guerre. On organise dès lors autour de lui une hallucinante vacuité. Seuls les deux points de situation militaire sont des sessions de travail, soit deux à quatre heures par jour. Le reste est consacré à la discussion (on devrait dire au monologue), à la réception des invités et à la promenade.

 Peut- on penser que cet isolement montagneux, en le coupant régulièrement du monde et des horreurs de la guerre, ait pu accentuer sa folie destructrice ?

On cherchera longtemps les raisons de cette folie destructrice. Elles sont multiples, complexes, enchevêtrées. Elles tiennent de la personnalité d’Hitler, de ses frustrations à ses « croyances », en passant par son aura personnel, son aptitude au mensonge crédible, mais aussi son inhumanité de fond et son inculture crasse. Mais on ne doit pas non plus oublier les circonstances, l’histoire de l’Allemagne et de son peuple, bien sûr, mais aussi à l’état d’esprit particulier des années 1920, aux lâchetés et aux complicités, affichées ou indirectes,  facteurs dans lesquels la passivité des démocraties n’est pas à oublier. Dès lors, on ne peut ni accuser ni punir le plateau de l’Obersalzberg !

Propos recueillis par Benjamin Fayet.

Benjamin Fayet

Benjamin Fayet

Historien de formation. Rédacteur en chef adjoint de PHILITT.