Le prince de l’ethnopsychiatrie publiait il y a un mois un petit livre singulier où sont abordées les notions d’étranger et d’altérité. L’étranger ou le pari de l’autre est un court texte surprenant par son angle d’attaque, son écriture, et son érudition.

En ces temps de campagnes électorales permanentes où la gauche critique la droite et où la droite fait de même, en ces temps où il devenu socialement risqué d’être contre, en ces temps où la rencontre de l’autre est devenue obligatoire et par là même vidée de son sens, le terme « étranger » s’emploie à toutes les sauces. L’étranger est toujours politique. Qu’il soit une voix récupérable, ou un ennemi fédérateur, il est condamné à rester lui-même. Qu’il s’assimile complètement ou qu’il s’intègre en imposant ses traditions, il sera toujours mal vu et restera étranger.

Or l’étranger est toujours un semblable. C’est la première vertu du livre de Tobie Nathan.

Nous rappeler que celui que l’on nomme « étranger » est toujours semblable à nous, des « semblables qui habitent ailleurs, dans d’autres lieux, dans d’autres langues- des semblables  tout de même ! » (p.12)

Tobie Nathan nous parle des cultures où « l’autre » celui qu’il appelle « l’invisible non humain », a une place de choix parmi les vivants. Le simple fait de reconnaître que le mot « étranger » est utilisé d’une manière orientée dans notre langue implique une barrière incassable entre le je et le il.  Réfléchir sur les cultures où la modernité n’a pas oublié purement et simplement l’autre en tant qu’invisible non humain permet d’envisager différemment le rapport entre l’être national et l’être étranger ; le barbare du grec ancien. L’auteur nous aide à revenir au sens premier des mots, et c’est un travail de salubrité publique.

Tobie Nathan et l’invention « philosofictive »

Ce barbarisme linguistique proposé par Tobie Nathan dans son avant-propos exprime la volonté de créer un nouveau genre d’écrit. Sous l’influence de la science fiction, l’auteur propose un nouveau genre d’essai qui permet d’illustrer sa pensée. Une sorte de conte philosophique du 21ème siècle naît et permet de comprendre ces réflexions parfois complexes sur ces autres non semblables, non humains.

Le livre alterne entre le récit de l’expérience d’un jeune garçon qui a le don de voir ces invisibles, de son suivi par une ethnopsychiatre, Samy et le docteur Sarah Petitbois, et les extraits d’un mémoire philosophique fictif discourant sur cette notion d’ « autre radicalement autre ».

La force de l’écriture de Tobie Nathan est de nous intéresser à ces pensées parfois à la limite de l’ésotérisme, et dans le même temps de nous happer dans l’histoire de ce jeune garçon,grâce aux outils classiques du suspens.

L’érudition de l’ethnopsychiatre

Tobie Nathan est reconnu pour avoir fondé la première consultation d’ethnopsychiatrie à l’hôpital de Bobigny en 1979. Puis en 1993, il crée le centre George Devereux, du nom de son maître à penser et père de la discipline, à l’université Paris 8. Sa connaissance des cultures où l’ « autre non humain » à une existence reconnue est encyclopédique.

T. Nathan peut être affublé de tous les « post » à la mode : postmoderne et postcolonial. L’ethnopsychiatrie permet de comprendre le mode de pensée des étrangers d’autres cultures à travers leurs médecines et leurs soins traditionnels.

Ainsi, l’Autre non humain, peut être appréhendé à travers les savoirs que nous apportent les médecines traditionnelles des autres cultures. C’est là que ce petit livre prend tout son sens : étudier ces cultures où l’autre radicalement autre est reconnu, permet d’entrer en contact plus facilement avec l’étranger, l’être humain d’un autre pays.

« Ces cultures dans lesquelles on reconnaît l’existence d’invisibles non humains […] ont une relation beaucoup plus fluide avec les “étrangers“ au sens où nous l’entendons, ces semblables d’une autre nationalité ». (p.70)

Ce petit livre original nous rappelle que « l’identité n’est pas statique, elle est active. Elle n’est pas une donnée brute… » (p.45)

Il nous donne en plus une porte d’entrée dans la discipline de l’ethnopsychiatrie, passionnante pour tout ceux qui de près ou de loin sont confrontés aux migrants : « Accueillir un étranger dont on ne connaissait ni la langue, ni les coutumes, ni les manières de faire, à partir de ses propres traditions et non des nôtres » (P. 49).

Christophe Bérurier 

Bibliographie Sélective

Tobie Nathan,  L’Etranger ou le pari de l’autre, édition Autrement

T. Nathan, Ethno-roman

George Devereux, Psychothérapie d’un indien des plaines: réalités et rêve

Arnaud Depleschin, Jimmy P.  (avec Mathieu Amalric dans le rôle de l’ethnopsychiatre)

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Christophe Berurier

Christophe Berurier est professeur. Il aime les mots et le vélo.